Fin

22 février 2010 § Poster un commentaire

Trois lettres qui éclairent un fond d’écran noir, qui ouvrent la salle à la lumière, qui nous saisissent encore dans l’effroi, le rire ou le drame. Trois lettres qui ont rythmé mes amours de cinéma, et mes amours tout court.

Ce soir encore. Le couteau tombé dans l’eau a traversé la toile, a fait tanguer ma vieille barque. Je découvre sur le tard les premiers pas sur l’eau d’un réalisateur prodige, qui ne mérite d’autres sanctions que l’onction des lacs de Pologne. Je redécouvre les rives des amours manquées. « M’en veut pas, Roman, de chavirer. Je suis encore un peu refroidi par ma récente baignade. J’aurais aimé te parler d’elle. Un jour peut-être. C’est qu’elle a pris un nouveau cap, ma vieille compagne ».

Adieu ma jolie.

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Vidéo

26 novembre 2009 § 2 Commentaires

Je découvre par un livre, par le livre, la vidéo, et la page que je tourne, et l’autre encore, découvre une histoire des inventions techniques et poétiques de mes aînés, ceux qui « outilisèrent » la machine à capter des images en mouvement. Prodigieuses années, où la vidéo trame son destin face au cinéma, face à la photographie et la télévision, finissant par apporter son grain particulier au régime sensible de mes contemporains. Mes chères, pendant que vous luttez pour sauvegarder la richesse de nos expériences sensibles, je recueille la substance d’une histoire esthétique et politique qui a marqué le dernier tiers du vingtième siècle. Il était temps de savoir, Paik et Viola, Mekas et Brakhage, ce qu’ils ont fabriqué avec les entrelacements de lignes qui composent les images vidéographiques. Tant d’expérimentations techniques et formelles que j’en viens à imaginer l’art de mes aînés comme une entreprise de savants inquiets et juvéniles, cherchant désespérément à exorciser les démons de leur temps, l’holocauste, le napalm, l’oubli, la consommation télévisuelle, l’image marchandise. Je reconnais bien les signes de leur démonologie mais elle n’est pas mienne. Trop de soupçons, de défiance, d’un côté, de dilettantisme esthète de l’autre.

Je tourne la page, je découvre une nouvelle ère, celle du numérique, et toujours les mêmes refrains, les mêmes postures. Au milieu, encore en stocks, mes images de paysans coincés sur leur terre, sans autre échappatoire que les subsides fédéraux, les récoltes de maïs par deux fois l’an, et le haricot, et les poignées de main des caciques locaux à grosse moustache.

Je referme le livre, je cède un temps à la séduction des expérimentations techniques et formelles, au jeu sur les propriétés de la machine, je me prête aux interrogations abstraites du temps, de la lumière, du visible, et toujours, toujours, cet appel pressant à dénicher l’obscur clarté d’un monde qui m’était jusque là inconnu.

Voilà « Transiter », une note vidéographique, composée juste après le voyage, histoire de graver l’émoi d’un retour.

http://vimeo.com/7737335

Hadewijch

26 novembre 2009 § Poster un commentaire

Le monde n’est pas un refuge tranquille. Et pourtant ses bosquets d’hiver, ses verts pâturages, et même les enceintes d’un couvent en réhabilitation semblent fournir les éléments d’un retrait, d’une retraite. Le dernier film de Bruno Dumont se présente comme l’impossible quête de l’habiter pour une jeune fille, Céline, que rien ne pourra émouvoir. Les convulsions d’un accordéon, le parvis d’une cité de banlieue, la lutte armée au nom de l’Islam, n’y feront rien. Céline se meurt d’amour, de sentir que l’amour qu’elle porte au Christ, crevant de son évidence, s’absente. Ce ne sont pourtant pas les moyens qui manquent pour le retrouver. Et d’abord les règles de la vie religieuse qui apparaissent comme une série de dispositions pour faire naître, consolider et renforcer cet amour. Céline les radicalise, patiemment, avec ferveur, mais rien y fait. La prière susurrée, répétée, prononce le désir d’amour dans le silence d’une croix, d’un Christ encagé, sans écho. Même la musique de Bach résonne sans passion dans l’église, glissant loin des expectatives de Céline, de son cou qui se tend, haut, pour finalement se relâcher. Céline remercie poliment les musiciens, quitte les épaules basses la maison de Dieu et retrouve le monde, et Yassine.

La rencontre avec Yassine, puis celle de son frère Nassir, peut bien apparaître improbable, elle se déroule sur le mode de l’évidence, fragile, flottante mais tenace. Yassine, puis Nassir, véhiculeront sa quête d’absolu, sans transe, paisiblement, dans l’acquiescement irraisonné? des espérances, petites et grandes, que les deux frères portent. Ce sont des âmes sœur sans autre accent, couleur ou religion que les leurs, des compagnons qui accueilleront son martyr et l’achèveront. Dans ce monde. Parce qu’ainsi le veut la religion, cherchant à la fois à développer, contenir et orienter la subjugation d’une passion amoureuse transcendante. L’expérience religieuse, nécessairement individuelle, doit se conformer à la religion, institution sociale.

Mais il faut au film une texture, un rythme, un ordonnancement pour exposer cette expérience. La première n’est pas photographique ou filmique mais bien picturale, et si sa luminescence emprunte à la tradition flamande, elle n’en reprend le motif (l’objectif) que pour le radicaliser, pour rendre son indépendance et au paysage et au visage, au monde et au sujet qui s’y absente. Le spectateur capte alors non seulement cette impossible fusion mais plus grave encore, la présence d’un corps qui tente de s’interposer sans pouvoir prendre part à ce qui l’entoure. A ce motif pictural s’ajoute une suite d’expériences sonores, dont l’hétérogénéité sera patiemment digérée par le rythme des plans et de leur cadrage, insistants et rigides. C’est le pari réussi de ce plan sidérant qui voit l’agitation d’un groupe de punk-jazz en bord de seine s’annuler par la fixité du cadre et l’insistance du plan, la caméra finissant par se tourner, lasse, vers les dodelinements forcés de la tête de Céline. En absorbant les élans de Céline, le film happe l’événement tragique, le transporte dans les rives d’une scène finale sans apothéose.

Le sujet du film se transpose. Un homme, un détenu en liberté conditionnée, a été là, un jour, pour sauver Céline, la recueillant dans ses bras et qui, nous le savons, va tenter de reprendre son destin, simplement, comme le demande sa mère: « Après tout, t’as tué personne ».

San Juan Guichicovi 6 juillet

8 août 2009 § Poster un commentaire

Elles me l’ont rappelé, il y a un an je me trouvais à Cuba dans une autre fournaise. Nous étions Arnaud et moi probablement dans l’Orient de l’île, à Santiago ou Baracoa, peau blanche/cul noir. San Juan de Guichicovi n’est pas cubain pour sûr et pourtant, cubain ou mexicain, le monde rural perdure et c’est cette permanence qui intrigue mes deux compagnes de voyage, Aurélia et Delphine. Sans elles, je suis sûr de me trouver idiot en ce monde, moi qui m’émerveille de retrouver les signes de la modernité globale, un cyber-café, la superette achalandé et les véhicules de police tous terrains. Ça me rassure de savoir que je ne suis pas isolé au fin fond du monde. Ce monde que les enquêtrices embauchées pour passer les questionnaires, toutes des jeunes filles de 18 ans récemment bachelières, ont pu décrire en certains points comme arriéré. Le gérant de la supérette, occupé à donner des ordres à ses employés et à fermer rideau, nous avouait qu’il aurait voulu vivre ailleurs, « trop d’ignorance ici ».

Et il y en a bien sûr des ignorants, comme cet homme déguenillé qui rentrait du champ machette à la main, hélé par la grand-mère à qui nous demandions le chemin de la rivière : « eh, toi, arrête-toi un instant pour les accompagner !». Elles ne se sentaient pas bien en sécurité, mes compagnes, devant cette masse de silence, son regard un peu idiot, et son outil de travail à la main. Personnage faulknérien, échappé d’un Sud pour un autre Sud, à quoi pouvait-il penser cheminant avec ces deux femmes blanches?

Nous quittions ainsi le centre du village (« quel centre ? vous voulez dire le parque ? »), et moi je quittais surtout le centre du pays pour me retrouver dans un autre centre, celui de Juchitan d’abord, le centre des routes commerciales, puis celui du village. Les périphéries et les centres se déplaçaient à mesure que j’avançais le pas. Combien en avais-je traversé depuis le départ du DF il y a 3 jours ? Le monde social rural me semble un jeu d’échelles, ascendantes et descendantes, organisé en cercles concentriques. Des hommes et des femmes s’y déplacent, tentant leur chance, forçant un destin qui ne leur a jamais été rose. Je m’interroge sur le sens de ces va et viens, sur la façon dont les anciennes et les nouvelles générations l’acceptent. Je me dis qu’au fond, à la vue des échecs, mieux vaut rester. Mais non, c’est un besoin irrépressible dont il ne s’agit pas tant de comprendre les causes que les effets. Des hommes partent, des femmes partent, à Mexico la capitale, à Juarez dans la maquila, aux Etats-Unis où une fois la frontière franchie on ne sait plus trop ce que le ou la migrante est devenue.

D’après les questions que se posent mes compagnes, on veut chercher à remonter loin dans le puit des mémoires entre générations et, très près, comme collé au présent des surfaces cultivés. J’aimerais comprendre mieux. C’est peut-être le sens de ma présence ici, de finir par savoir comment se fabrique un territoire, les liens qui s’y tissent chaque jour. Je me dis que la présence de l’Etat ici et au Mexique plus généralement est un facteur clé. L’Etat et son vieil appendice, le PRI, n’abandonnent pas ses enfants. L’Etat-Pri veut les maintenir sur leurs terres. D’ailleurs, les paysans le lui rendent bien. Le Pri gagne haut la main les élections législatives. Partout. Sans exceptions. Les commentateurs diront probablement que le monde rural a été décisif dans cette victoire. Le peuple paysan, le peuple rural conservateur ? Oui, peut-être, à l’évidence même dans les propos des jeunes enquêtrices qui se refusent à aller faire leurs études à Oaxaca parce qu’il y a les grèves, l’APPO. Un monde d’insécurités. Elles préfèrent la ville-pétrole de l’autre côté de l’isthme, Coatzalcoalcos, connue pour ses coups de sang. Elles rêvent déjà de maris pas trop brutaux et assez lettrés, de danser avec eux dans un salon au décor clair et lumineux, un peu clinquant quand même. La ville leur apportera son lot de désillusions mais au fond, pour moi qui ai vécu en campagne adolescent, quoi de plus normal que de projeter son imaginaire dans l’espace infiniment ouvert de la ville ? Et sans aller aussi loin, ne ressentions-nous pas dans la rue principale de San Juan la sensation agréable de déambuler dans une grande avenue éclairée, achalandée, bruyante, rythmée par le pouls des passants ? Nous y avions trouvés nos champs, élysées bien sûr.

¿Dónde está la playa?

7 janvier 2009 § 2 Commentaires

J’ai trouvé le bonheur mexicain sur une plage perdue, un cocktail de crustacés pimentés avalés au son rocailleux de la voix de Célia Cruz. J’ai retrouvé deux amies charmantes, la Chloé et la Myret, leur sourire de grands enfants et leur regard perdu dans l’horizon du Pacifique.

La plage n’était pas aussi vierge que prévue, quelques mutants de la ville de Mexico y séjournaient en compagnie des habitants du lieu-dit, les cacalotiens. Douze heures pour y accéder, douze heures en compagnie des trésors de la musique latine, des trompettes explosives de la salsa porto-ricaine, des élans romantiques de Juan Luis Guerra, ceux plus tragiques de Julio Jaramillo, du cajón claqué des trésors du son de Veracruz. Et la voix de Stentoresse nègresse de Celia Cruz qui m’emporta définitivement dans une rêverie de cocotiers en caramel.

Le Pacifique et moi on se connaissait pas, et je dois dire qu’entre les médusettes qui te picottent la peau et les jardins d’oursins, j’ai trouvé là une compagne aux substances et aux formes généreuses.

J’ai trouvé deux familles d’argentins, un documentariste à la voix d’opéra et un alcoolique de plage à la voix colombienne ravinée. J’ai vu des enfants magnifiques, joueurs et blagueurs. J’ai croisé les pêcheurs à barque et sans barque. J’ai trouvé la cabane sous la roche où jeunes cacalotiens et cacalotiennes s’embrassent, et même la villa où les narcos aiment à festoyer. J’ai dévoré le poulpe à l’ail de la Maestra Lulu restauratrice du lieu.

De retour à la ville, les picotements me poursuivent encore. México tan lindo!

Rockefeller Center, New York

9 décembre 2008 § Poster un commentaire

C’est la tour Montparnasse, la bonne mère locale, tout le monde y fait un saut sans sauter. Avec le double ticket MOMA-Top of the Rock, on profite d’une entrée réduite, d’un ascenseur ultra-rapide, 67 étages, 60 secondes, « efficace » qui disait.

Là-haut, avec Stéph, Paola et Pascal, on  matte les grattes-ciel. D’étranges phénomènes visuels et sonores nous accompagnent. Nous devenons des machines oculaires.

Aux percussions remixés, le groupe portugais Buraka Som Sistema.

Aux machines électroniques, Cassius.

Beatrix Beck

1 décembre 2008 § Poster un commentaire

Beatrix BeckElle est morte dans la nuit (le 30), une simple dépêche AFP comme faire-part, une date de naissance, un prix Goncourt en 1952 et une grand-mère juive communiste. Nous sommes loin des commentaires abondants et justifiés sur les cent ans de Lévi-Strauss. Et pourtant, ce petit bout de femme a écrit probablement les plus belles pages du siècle dernier sur la grandeur et la bassesse des gens de peu. Je la compare volontiers à Agnès Varda pour sa simplicité, son raffinement et surtout sa permanente inventivité. Sans prétendre connaître toute son oeuvre, il me semble qu’elle n’est jamais restée sur un seule registre. Je me rappelle d’une de ses nouvelles où elle réussissait le pari de filtrer les conversations d’une famille d’aristos par le regard d’un gamin: drôle, mordant et touchant à la fois. Comme ses pages sur une famille vivant dans et d’un taudis.

En mémoire de son écriture.

Article du Monde.

Où suis-je ?

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