Koltès

22 novembre 2010 § Poster un commentaire

Je suis parti trop tôt. Ce n’est pas dans mes habitudes car d’habitude je pars toujours un peu trop tard. Dans le vieux camion, après avoir attrapé le trolley-bus délabré, j’ouvre La Nuit Avant les Forêts de Bernard-Marie Koltès. Tout de suite, je suis happé par le vif de l’écriture, directe, précise et labyrinthique, de quoi emporter mes pensées encore obsédées par la mauvaise prestation d’hier. Pas mon truc professeur. Ce qu’emporte la Nuit c’est une rêverie d’homme assis, encore mal luné, pris dans le souvenir de ses années de militantisme quand il écoute littéralement l’écho du mot camarade. Koltès, c’est un pote, c’est lui qui s’échappe au coin de la rue, c’est vers lui que voudrait porter mon adresse au monde de ce matin. Comme deux vieilles canailles qui jouent aux retrouvailles, je sens le besoin d’une bonne tape sur l’épaule. Et puis fatalement, en cette heure bien matinale, je m’épuise et mon épaule s’en remet à la vitre pour supporter le manque de sommeil. En prenant le second camion, le petit camion tout déglingué, encore plein à craquer, je croise les oreilles illuminées d’une passagère. C’est une Sainte c’est évident, la Sainte des Ménages emmitouflée dans son manteau noir acrylique. Elle a l’aura par ses oreilles si décollées, aura maladroitement dessinée comme les traits de son maquillage. Je tombe amoureux, je voudrais me prosterner et lui rendre mes hommages.

Il est bien trop tôt ce matin pour aller donner cours. Que m’est-il arrivé? Le temps se rattrape, le temps gagné se perd dans le Starbucks de l’Université Anahuac. Aucune surprise, je trahis fidèlement ma Sainte femme des Ménages dans l’antre de production de l’élite bourgeoise conservatrice du Mexique. Dans la file, j’observe le professeur au cartable de cuir, à l’écharpe soyeuse et pendante qui commande son traditionnel Caffé Latte. Je reste absorbé par le ton onctueux qu’il déploit pour ne pas manquer de masquer sa condescendance envers l’employé. Il le félicite gentiment, si gentiment, pour la maîtrise de l’art du mélange lait-café. Cet homme porte tout entier le parfum mielleux des manuels de formation au leadership.

Je me sens social-traî(t)re. Traire!

 

Publicités

Tijuana

23 mars 2010 § 1 commentaire

Enfin Tijuana, comme un vieux rêve oublié, un morceau de légende enfoui dans mes fantasmes de vieux rocker des années 90 et de jeune jazzeux des années 2000. La ville résonnait avant d’y parvenir au son du saxophone de l’atelier Mingus (Tijuana Moods), mais je ne sais pourquoi la Telecaster de Kurt Cobain crachait ses rifs aussi, comme si Tijuana avait été un label indépendant, un espace d’expression des déviations et expérimentations des musiciens de tous bords. Le reste, les milliers de soulard-es, ex-taulard-es ou jeunes collégien-nes, venu-es du nord de la Californie pour bander ou mouiller, les cortèges funéraires des victimes du crime organisé, m’indifférèrent. Tout cela m’importait peu d’autant que les gringos avaient depuis plusieurs années déserté les rues de Tijuana, race si peu téméraire que l’appel de la débauche y dépend d’obscures clauses de sécurité, et le crime s’y organisait de telle façon que cela ne touchait qu’une minorité. Sur ce point, laissez-moi vous dire que j’exagère sans doute, que je dois bien reconnaître mon étonnante dénégation des phénomènes de violence au Mexique. Qu’y faire ? Rien, chaque visite, chacune de mes déambulations me ravissent, toujours imperturbablement amoureux de la gentillesse canaille des mexicains, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qu’ils soient avachis dans une cantina ou beurrés dans les salons de danse.

Si crime il y avait, il était surtout visible dès la sortie de l’aéroport, érigé sous Bush Jr., consolidé par Obama, le mur s’imposa, hostile, dédoublé, par de vieilles tôles rouillées côté mexicain, par du béton armé propret côté Etats-Unis. Entre les deux, le ridicule tuait, grosses camionnettes en patrouille, rangers aux grosses lunettes. Mais comment ne pas aimer une ville qui choisit effrontément de faire débarquer ses visiteurs sur cette bordure ? Comment ne pas voir que México a le même traitement, faisant atterrir nos minuscules carcasses au coeur de la cuvette aux mille lumières. De la situation des aéroports et du pouls de mes amours urbaines.

J’étais moi-même sur le fil, le rasoir sentimental toujours un peu à vif, à la recherche de ma bonhommie coutumière. Il se trouva que ce jour-là, à Tijuana, un soleil étincelant irradiait la ville, lui donnant une parure dorée qui se mêlait aux parpaings gris étalés sur les flancs des collines pour moi étonnamment vertes. Cézanne aurait adoré ces compositions cubiques et sinueuses, ces oueds qui débordaient les rares jours de pluie, comme ce fut le cas il y a peu, me raconta mon hôte, et qui rajouta une couche liquide à l’aride chaos de Tijuana. Cette composition topographique accidentée, comme la route, creusaient au sol de multiples failles et donnait à la ville un air de papier mâché fissurée par endroits. Tout cela me charmait, sans même avoir encore découvert les bords de plage où j’allais loger. En chemin, je surprenais la « zona roja » endormie, quelques vieilles dames tapinaient, se réchauffaient au soleil matinal, le mac encore dans les draps. Revolución, constitución, Juárez, donnaient un contenu révolutionnaire à ces bandes de bitume, enluminées le soir, qui quadrillent les fameux espaces de la débauche. Y circulaient paisiblement les villageois, sans doute encore un peu ensommeillés par leurs agitations nocturnes de fin de semaine, parmi eux ces couples endimanchés qui se dirigeaient tout naturellement vers leur restaurant préféré, comme Marie-Carmen et moi, moi surtout, pris par la faim et le désir de savourer les tacos de poisson, le marlin, à la chaire épaisse et rouge. J’étais heureux comme un enfant au ventre repus, les lèvres encore grasses au moment de reprendre la route.

Alors comment vous dire le bonheur ajouté de découvrir les plages ? Ma chère Agnès (Varda) aurait du se trouver là, à humer cet air vif et frais que l’irradiation solaire blanchissait. Mes yeux ne se plissaient plus de fatigue, n’ayant dormi que deux heures dans la nuit (très salsera), ils s’éblouissaient de voir un bord de mer poussiéreux, en travaux, loti d’un parterre de maisons, sans uniformité, du baraquement putréfié à la petite villa, affichant une simplicité d’esprit propres aux habitants du lieu. La ville m’avait conquise en une traversée. Nulle coquetterie coloniale, nulle imitation étatsunienne, Tijuana affichait sans gêne ses goûts populaires et éclectiques. Et pourtant, cette ville que je découvrais avec bonheur languissait après tant d’années passées à faire la déjantée. Que m’importait ces heures de gloire quand je pouvais ressentir une atmosphère urbaine et débonnaire, une Marseille entre désert et mer, les usines et les bordels en supplément, quand je découvrais le mariage improbable de la condition ouvrière et balnéaire. La Nuit des Prolétaires (Rancière) n’est plus seulement le titre de mon livre de chevet, il est aussi  cette piste de danse où dandinèrent les corps voluptueux des ouvriers que je regardai, amusé et absorbé, coca à la main, spectateur d’un monde qui ne me paraissait plus surprenant, mais la vérité d’une condition que d’aucuns se sont acharnés à dépeindre entre débauche et abnégation. Ce n’est pour sûr ni l’une ni l’autre, mais ce soir-là le subtil entrecroisement des petites humiliations quotidiennes et du bonheur de s’enrouler dans la chair ventrue de son partenaire.

Ventru, Marcos l’était, ami de Marie-Carmen, artiste de renom international, qui débarqua un soir nous instruire de ses projets passés et à venir. Marcos me fit une étrange impression, de voir combien son parcours et son vécu exceptionnels se devaient d’être transposé dans le langage codé de l’art contemporain. Cette obsession, bien communiste celle-ci, de rejeter son ego pour intervenir au cœur des problèmes sociaux et politiques de la frontière me semblait vaine, et plus encore inutile. Loquace, volontiers grossier et emphatique, il m’est apparu d’abord comme un père tendre et sentimental, à la recherche de l’âme de son grand-fils défunt. J’ai ressenti alors une fêlure, sans doute trop récente, que n’exprimait pas ses travaux et qui me révélait l’inépuisable motif mexicain, de plus en plus mien, qui mêle l’éclat d’un sourire aux sombres turpitudes de nos cœurs endoloris.

Après tant d’amour, je ne pouvais plus qu’accueillir avec joie et malice le contrôle de police surréaliste qui surgit au cœur d’un parc industriel où je déambulai en taxi pour photographier usines et ouvriers. Mitraillette à la main, les esprits tendus et paranoïaques, ils finirent par me laisser, déçus par une si risible obsession, préférant à la photographie des usines celles des objets non identifiés dont mon chauffeur de taxi était passé maître. Devenu l’un des deux adeptes de la secte Rael (Voir Michel Houellebecq) à Tijuana, Tonio me laissa tout sourire devant son restaurant de fruit de mer préféré. « Je te les conseille, le marlin surtout ». Le marlin, pas le merlin.

A Tijuana l’enchanteresse.

En hommage à Agnès, cette vidéo postale

http://vimeo.com/10740712 (sur ce lien, on voit le texte final)

Matamoros, Tamaulipas

9 mars 2010 § Poster un commentaire

Sur les rives du Rio Bravo, Matamoros se tient humble, entre de maigres palmiers, ramages aux vents, et la plage Baghdad. Ici cheminent encore de vieilles américaines, venant sans doute faire leur petit tour devant la statue du héros local, trônant fièrement, Rigo Tovar (voir la vidéo). En voyage de représentation, tout à mes petites affaires sociologiques, je l’aborde valise portant portable, cette ville frontalière, quelques jours à peine après la reprise des hostilités entre le cartel du Golfe et celui des Zetas. Sur le chemin de Matamoros, Reynosa, Tamaulipas, fait maintenant figure de nouvelle cité martyre, délestant Ciudad Juarez, sa voisine de quelques milliers de kilomètre, du poids de quelques cadavres. La mort, à Matamoros, je ne la sens pas, même en la cherchant dans les remarques laconiques du vieux chauffeur de taxi, ou sur la peinture défraîchie de sa vieille tsuru déglinguée et mal rapiécée. D’un rythme princier, légèrement cahoteux, nous entrons dans le centre, charmant petit résidu de colonialité espagnole, avant d’aborder le rivage du Ritz. Surpris de me voir débarqué du carrosse rafistolé, arborant fièrement ma moustache de quelques jours, les portiers se décident à porter ma maigre valise, à me diriger cette fois servilement et aimablement vers ma chambre. Après une douche délassante, rapiécé, j’attends calmement la reine des maquilas. Cirila, fille de paysans du Morelos (Etat vert et vallonné du centre du pays), est l’experte des usines de confection de vêtements, de voitures, et de femmes au destin moins rose que le sien. Elle aussi dans une vieille Tsuru d’énième génération m’emmène dans un restaurant ranch où l’on fait des « crêpes à la gueule de burrito ». Je lui laisse alors le plaisir du met breton d’exil au profit d’un steak plus mex que tex, histoire de narguer les cowboys voisins. La conversation file à voix unique, entre deux mastications, et se clôt par un « Tanguy, tu restes bien sage dans ta chambre d’hôtel ce soir ». Ce qui fut fait avant que de me retrouver le lendemain au pied du Cerro de la Silla (Mont Siège), Monterrey, Nuevo Leon. Il pourrait bien servir de fauteuil de rechange pour de vieilles Tsuru celui-là.

Homero

6 août 2009 § 1 commentaire

Ce billet, je ne suis pas arrivé à l’écrire. Il vient d’un endroit trop chargé d’émotions, un endroit pétri par la chaleur, moite et malicieuse, des dominés de la terre, d’une terre chaude et humide qui donne accès au ventre de l’Amérique. Cette Amérique qui voit resurgir ses vieux démons, en Honduras, terre où l’on se dispute l’Etat comme des charognes, entre propriétaires terriens rancuniers. Micheletti-Zelaya, même engeance putride. Ce billet, je ne peux l’écrire comme il se doit, entre l’épopée et la nouvelle, entre les raisins de la colère et la plaine en flammes. Entre Steinbeck et Rulfo. Car c’est ainsi que devrait s’écrire le monde rural de l’isthme de Oaxaca, auquel il faudrait ajouter une touche de Macondo, cent ans de solitude et de fête costumé. Avec mes compagnes de recherche, Delphine et Aurélia, j’ai parcouru des terres vertes, arrosées de soleil, bruissantes de tonnerre, certaines plus sèches et plus silencieuses que d’autres. Je venais en porteur d’eau et d’images, soutenir la marche d’une enquête internationale, entre Asie et Amérique, traitant des impacts des migrations sur les activités économiques des foyers paysans. Le monde rural, je ne le connaissais pas et ce n’est pas mes expériences de footeux de campagne qui allaient m’aider à comprendre cette terre, bien que les rasades dominicales de vin blanc avalées après match m’aient forgé un foie résistant à l’accumulation des coronitas des fêtes juchitecas.

Ce que je connaissais du monde paysan provenait du regard de Raymond Depardon (de Pierre Bourdieu aussi et ses ethnographies kabyle et béarnaise). Les deux auscultaient la fin d’un monde. Des paysans à la retraite, le regard vide ou vidé, habitaient l’écran du photographe-cinéaste, peuplaient de leurs armoires immémoriales nos imaginaires d’enfants des villes. Se dévoilait sur la toile du cinéma d’art et d’essai, la vaisselle jauni du campagnard, et son champ qui n’était pas tout à fait encore un champ de loisirs et de repos pour citadins congestionnés. La nostalgie impregnait inévitablement les esprits. Le bal et ses célibataires enchaînaient encore de vieilles valses.

Avec mes aventurières du questionnaire, sandales, moustiquaires et robes légères, nous avons composé le plus improbable des trios. Au Village pas si Vanguard, celui de San Juan Guichicovi ou de Zanatepec, le maître de cérémonie aurait annoncé:

« à la trompette, manipulant les cartes, les strates et les maths, girafe de l’anthropologie paysanne, 25 années à l’horizon, la poitevine DELPHINE!

à la harpe, fille d’apôtre défroqué, mémoire du Juchitan du siècle passé, visage d’Ange bressonien,  34 ans, la parisina AURELIA!

et aux marimbas, saltimbanque fortuné de la sociologie, 33 ans, marseillais d’adoption, de son surnom mexicain, TANGUITA

Pour sûr nous n’étions pas assez nombreux pour composer l’harmonie des orchestres locaux, pour faire Son, qu’il soit de l’isthme ou de Veracruz. Nous n’étions pas davantage Jarrett, de Johnette et Motian, assis sur un même nuage, à déverser des solos étherés, mais je suis sûr que vous auriez adoré l’inamovible rugosité du cuivre et du cuir de Delphine, les suaves arpèges des argumentaires d’Aurélia et ma nonchalance souriante et parfois bougonne en accompagnement. Ce qui unissait le trio, une passion commune pour l’enquête, et pour l’exploration de nos frères et soeurs d’une condition autre. D’une condition rurale. Je parle de nos frères et soeurs à dessein car ce voyage me rendit aimable les curés de campagne.

Ni Steinbeck ni Rulfo (ni Bernanos), je me contenterai de vous présenter mon carnet de déambulation rurale. Proximamente.

Iztaccihuatl

2 juin 2009 § 3 Commentaires

Le volcan Iztaccihuatl est aujourd’hui endormi, laissant son voisin et compagnon Popocatepetl cracher son souffre régulièrement. Il y a peu, c’est lui qui fit trembler la terre où je me trouve. Quant à elle, princesse endormie, « femme blanche » en langue Nahuatl, elle semble ne plus attendre son prince, indifférente au pas des marcheurs qui tentent son ascension. Pourtant, la conquête de cette dame est loin d’être aisé, une sacré paire de manche (de piolet) même, quelques 12 heures de marche pour venir lui chatouiller le nez.

Pour faire un bon marcheur, il faut bien sûr de bons guides (les maestros Israel, Alfredo et Eric), une troupe de joyeux drilles (Boris, Bruno, Jean-Paul, Jorge, Mina et Philippe), et une once d’érotisme d’altitude. On peut penser à la chaleur humaine des refuges, aux frottements des corps recroquevillés sous le duvet, mais c’est bien plutôt le profil de ma princesse endormie qui réveilla en moi d’inespérées sources d’énergie. L’ascension se fit des pieds à la tête, marquée par la montée du genou, l’accès au bas ventre -si tendre et reposant- et la montée raide du sein, avant le baiser final. Je ne sais comment décrire ici la sensation qui me vint quand je caressai son téton, cette sensation enfantine et toujours un peu lubrique de sentir sous la fine couche de neige, cette chair ferme et voluptueuse qui me fit oublier l’altitude, et l’ascension finale, et l’objectif de s’écrouler de bonheur et de fatigue sur son visage à 5200m.

Le reste, la descente, ce fut tout simplement l’enfer, l’enfer des muscles endurcis, des doigts de pied écrasés, d’un esprit vaporeux mais encore lucide qui tenta de faire fonctionner la machine. Mais ce fut plutôt l’inverse qui se produisit, la machine transmit l’assurance de ses mécanismes encore huilés à mon cerveau, calmant ainsi mes accès de colère et de souffrance. Comme toujours, j’oublie l’essentiel, le souffle du montagnard, ce râle qui enveloppe et rythme les corps des amoureux enlacés, le mien et celui d’Izta.

Papantla, Veracruz

27 janvier 2009 § Poster un commentaire

« Tu verras », me disait-elle, « ça te prendra aux tripes. Le site est incroyable, il dégage une énergie unique ». Elle parlait du Ta’jin, de cette apostrophe qui force le silence dans le mot, d’une respiration de déférence envers le dieu Tonnerre, ainsi traduit du Totonaque. Ma très chère Chloé adore le Ta’jin, le site, et surtout la pyramide dans le fond avec ses petites colonnades. Avec Lola et Rémy, on l’aime bien aussi cette respiration et cette pyramide, mais je crois que chacun d’entre nous vouait un culte secret à celle qui nous invitait à connaître les trésors de cette partie centrale de l’Etat de Veracruz. Le trésor n’était pas sous le sol, d’or noir puant comme à Poza Rica, ni même dans l’orchidée reine qui parfumait le monde au début du siècle dernier, la vanille. Le trésor brillait dans le regard des amis de Chloé, un mélange d’admiration, de respect et de déconnade. Voilà ce qu’inspirait cette femme venue de la Grande Ville s’installer depuis maintenant trois ans dans un joli bourg au riche passé tombant dans l’oubli, le bourg de Papantla. Là s’exténuait une culture ancienne, très ancienne, préhispanique, la culture Totonaque déjà réduite au silence au temps des Aztèques. Pourtant, des hommes et des femmes, des anciens, continuait de parler leur langue malgré le mépris post-colonial mexicain.

Chloé est l’héroïne des temps modernes, celle qui avant de donner leçon écoute attentivement, patiemment, ce que disent les autochtones. Héroïne discrète pour sûre, je l’imagine élégante au coeur du bourg avec ses foulards de la ville, sa ceinture maya et ses fameuses crocs (un type de sandales en plastique très prisé parce que super confortable), une coccinelle arrimée sur l’une d’entre elles. S’il est d’anciens amants de la vanille qui se lamentent, elle les secoue. S’il est des hommes et surtout des femmes de courage qui s’animent pour la défense de leur culture, elle les entraîne dans l’aventure que représente le parc Tata. Ici, dans ce qui semble un laboratoire artificiel se propage des savoirs enfouis dans les mains des cuisinières ou dans le regard scrutateur du semeur de graines de coton. Comment les exprimer, les révéler ces savoirs, comment les transmettre? A quelle fin?

Mon expérience du Mexique me faisait sourciller. Je ne pouvais croire d’emblée à l’engagement sincère de ces hommes et de ces femmes. « Mauvaise vibration, toi » me disait Chloé calmement. J’avais raison et j’avais tort, plus tort que raison bien sûr car dans la fange politique représentée par l’édile politique de Papantla (surnommé le « Mage » pour le talent de faire surgir des voix de sous la manche), une douce odeur, à la fois tenace et pudique s’affirmait dans et surtout autour du parc. Celle que finit par respirer Raquel que je rencontrais au dernier jour. « Vous savez, pendant longtemps on a méprisé les indigènes, les totonaques. Moi je ne parle pas le Totonaque, mais je veux que mes fils l’apprennent, que cela soit un orgueil et non une honte. Je voudrais qu’ils connaissent les richesses de cette terre ».

La terre, j’en discutais avec le Vieux Sage Tata, chef suprême du conseil des Totonaques. Me menant en bateau au début de la conversation, « la terre bombardée, la terre accaparée, surexploitée ou sous exploitée… », je finis par me taire. Surgirent des questions sur mes origines. Je parlais de mes deux terres préférés, la bretonne et la marseillaise, avec trop d’élocution pour paraître un homme qui en vit. Je ne sais ce qu’il a compris de la lumière des oliviers en été ou du ciel breton illuminé de gris, mais pour sûr j’ai aimé notre coude à coude amical.

Fuerza Chloé.

En attendant le montage des images de cette déambulation, ma cumbia préférée:

New York-Milpa Alta

18 octobre 2008 § Poster un commentaire

Je suis parti à New York alors que mes derniers jours au Mexique furent parmi les plus swing. La rencontre avec mon nouvel ami Jaime, joueur de contrebasse, compagnon d’une marxiste italienne orthodoxe, résident nonchalant d’un magnifique vieil appartement à terrasse du centre de la ville m’a rendu les choses plus agréables. Il suffisait de les mettre en musique! Voilà donc que je rejoue du saxophone, en sa compagnie et avec celle de Caroline, de Luigi, de Sabrina (la Melenotte), une joyeuse bande avec qui je suis allé me faire un hamam local, le Temazcal, dans l’une des rares contrées rurales de la ville. A Milpa Alta, ça sent la bouse, le crottin, le champ de maïs et les pots d’échappement des vieilles coccinelles. Le Temazcal c’est un igloo de pierres chauffées où l’eau s’évaporent, s’évaporent des pierres comme des peaux. J’y ai laissé tombé quelques milliers de gouttes de sueur.

C’est donc les pores purifiés que je me rendis dans la capitale de la crise financière. Je ne sais pas si les new-yorkais s’en rendent vraiment compte de la crise. Disons que ça prend du temps de sortir d’une bulle de champagne. Tout le monde s’est rêvé propriétaire, d’une maison avec jardin, d’un chihuahua et de sa niche, d’un 4×4 bio. Le dégrisement est en cours, imperceptible dans le sourire des serveurs- cuisiniers-nettoyeurs mexicains; invisible dans l’élégante garde robe des femmes affairées.

Pour mes amis Hatnim, Max, pour Megan sa compagne, pour les colloc’ d’Hatnim, c’est d’abord un plaisir d’accueillir un gars qui n’a jamais mis les pieds à New York et aux Etats-Unis. Plaisir de m’emmener manger un hamburger, « un vrai », dans un Dinner branché de Brooklyn à deux pas de la rivière Hudson et de ses entrepôts reconvertis façon Docks de la Joliette, Marseille, France. C’est dans ce dinner que j’ai flashé sur les tatouages de Dam, imprimeur de profession, corréen adopté par une famille blanche américaine. Pour Hatnim, Lauren et Rob, ce fut une franche déconnade de me transporter sur le vaisseau Times Square pour le premier Donut de la journée, 4 A.M, chaudement servi par des mains d’immigrés égyptiens. Mais aussi une épreuve (Merci Hatnim) de m’accompagner au Zoo du Bronx voir des baboins si lascifs qu’Hatnim se demandait si on ne leur avait pas injecter des tranquilisants ce matin-là.

Pour moi, c’est aussi le plaisir de retrouver mes amis français, mon Stéphane et sa compagne Paola, si stéphanesque et chantante, et Pascal, désormais le gars de l’U Pen, Philli.

Avec eux, avec les rires de Stéph, avec l’iphone et les délires de Pascal, avec les fredonnements de Paola, j’ai pris plaisir à déambuler dans Manhattan, non plus en faisant gaffe au trottoir mais en tentant de garder ma tête droite, inévitablement attirée par la hauteur des grattes-ciels.

Car New York, c’est d’abord ce choc, comme tant d’autres l’ont eu, de découvrir Manhattan des vitres d’une voiture traversant un pont. Je ne sais pas vraiment à quoi tient mon « Waaouuu », peut-être à cette sensation de découvrir l’accomplissement d’un monde, la réalisation parfaite d’une certaine idée de l’urbanité. Mais finalement je crois que le charme de New York tient en une proposition simple: un gigantisme à portée des yeux. Le choc tient à une lutte topographique, à l’écrasante victoire des grattes-ciels contre la planitude et la longévité d’une île (pas si petite, mais pas si grande). Ce n’est pas comme Marseille une affaire de lumière, comme Mexico la Ville une affaire de dispersement de couleurs, d’odeurs et de bruits mais une ambition architecturale réussie et concentrée en un point, l’île de Manhattan. Plus qu’aucune autre ville, New York vit, se nourrit de son centre névralgique. La carte du métro est révélatrice; c’est comme si l’île de la Cité à Paris en concentrant toutes les lignes, rythmait le pouls des parisiens. New York n’est rien sans Manhattan.

Je ne peux résister à l’idée que le charme de cette ville tient d’un procédé, d’une mise en scène efficace et spectaculaire, qu’en somme ses ingénieurs-architectes ont été formés à l’école de Broadway.

Bien entendu, il est injuste de réduire cette ville à des sophistications puériles, encore qu’elles m’apparaissent bien réelles. Au sein de ce décorum, s’agitent des consciences étonnantes de diversité, se réfugiant dans un microcosme de blocks ou de rue, comme ces juifs hassidiques de Flushing Avenue, Brooklyn mais qui doivent probablement partager des aspirations communes qui font qu’aucune crise ne peut profondément les affecter. C’est Lauren, colloc’d’Hatnim, charmante photographe de 26 ans qui m’avouait combien le rythme effréné de la ville et la compétition entre ses habitants la poussait littéralement à dépasser ses atermoiements. Atermoiements que je lisais dans le visage tâcheté de rousseur de Megan, si seule dans cette « pre-dinner party » entre les lasagnes à l’aubergine, les petits fours, les vins français et italiens et les discussions de comptoir des créateurs de mode, de sac et de web site. C’est là que j’ai rencontré la suffisance new-yorkaise, valable dans toutes les capitales du monde, mais ici déclinée en chevelures blondes et brunes, en langues latines et anglo-saxones, en élégances brouillonnes étudiées. J’ai aimé Unnür, l’icelandaise de Los Angeles dessinant des sacs en peaux de poisson, et surtout le bleu de ses yeux. J’ai aimé Léa, la petite parisienne qui allait se marier dans une semaine avec un beau et grand blond, et surtout ses yeux couleur noisette. J’ai aimé ma voisine en robe léopard, la cagolle de New York, éduquée et détestant les écoles publiques, et surtout ses potins glissés à mes oreilles. Je n’ai pas forcément aimé les autres.

I love New York. And Milpa Alta.

Où suis-je ?

Catégorie Carnet de déambulation sur Mexico mon coco.