Tijuana

23 mars 2010 § 1 commentaire

Enfin Tijuana, comme un vieux rêve oublié, un morceau de légende enfoui dans mes fantasmes de vieux rocker des années 90 et de jeune jazzeux des années 2000. La ville résonnait avant d’y parvenir au son du saxophone de l’atelier Mingus (Tijuana Moods), mais je ne sais pourquoi la Telecaster de Kurt Cobain crachait ses rifs aussi, comme si Tijuana avait été un label indépendant, un espace d’expression des déviations et expérimentations des musiciens de tous bords. Le reste, les milliers de soulard-es, ex-taulard-es ou jeunes collégien-nes, venu-es du nord de la Californie pour bander ou mouiller, les cortèges funéraires des victimes du crime organisé, m’indifférèrent. Tout cela m’importait peu d’autant que les gringos avaient depuis plusieurs années déserté les rues de Tijuana, race si peu téméraire que l’appel de la débauche y dépend d’obscures clauses de sécurité, et le crime s’y organisait de telle façon que cela ne touchait qu’une minorité. Sur ce point, laissez-moi vous dire que j’exagère sans doute, que je dois bien reconnaître mon étonnante dénégation des phénomènes de violence au Mexique. Qu’y faire ? Rien, chaque visite, chacune de mes déambulations me ravissent, toujours imperturbablement amoureux de la gentillesse canaille des mexicains, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qu’ils soient avachis dans une cantina ou beurrés dans les salons de danse.

Si crime il y avait, il était surtout visible dès la sortie de l’aéroport, érigé sous Bush Jr., consolidé par Obama, le mur s’imposa, hostile, dédoublé, par de vieilles tôles rouillées côté mexicain, par du béton armé propret côté Etats-Unis. Entre les deux, le ridicule tuait, grosses camionnettes en patrouille, rangers aux grosses lunettes. Mais comment ne pas aimer une ville qui choisit effrontément de faire débarquer ses visiteurs sur cette bordure ? Comment ne pas voir que México a le même traitement, faisant atterrir nos minuscules carcasses au coeur de la cuvette aux mille lumières. De la situation des aéroports et du pouls de mes amours urbaines.

J’étais moi-même sur le fil, le rasoir sentimental toujours un peu à vif, à la recherche de ma bonhommie coutumière. Il se trouva que ce jour-là, à Tijuana, un soleil étincelant irradiait la ville, lui donnant une parure dorée qui se mêlait aux parpaings gris étalés sur les flancs des collines pour moi étonnamment vertes. Cézanne aurait adoré ces compositions cubiques et sinueuses, ces oueds qui débordaient les rares jours de pluie, comme ce fut le cas il y a peu, me raconta mon hôte, et qui rajouta une couche liquide à l’aride chaos de Tijuana. Cette composition topographique accidentée, comme la route, creusaient au sol de multiples failles et donnait à la ville un air de papier mâché fissurée par endroits. Tout cela me charmait, sans même avoir encore découvert les bords de plage où j’allais loger. En chemin, je surprenais la « zona roja » endormie, quelques vieilles dames tapinaient, se réchauffaient au soleil matinal, le mac encore dans les draps. Revolución, constitución, Juárez, donnaient un contenu révolutionnaire à ces bandes de bitume, enluminées le soir, qui quadrillent les fameux espaces de la débauche. Y circulaient paisiblement les villageois, sans doute encore un peu ensommeillés par leurs agitations nocturnes de fin de semaine, parmi eux ces couples endimanchés qui se dirigeaient tout naturellement vers leur restaurant préféré, comme Marie-Carmen et moi, moi surtout, pris par la faim et le désir de savourer les tacos de poisson, le marlin, à la chaire épaisse et rouge. J’étais heureux comme un enfant au ventre repus, les lèvres encore grasses au moment de reprendre la route.

Alors comment vous dire le bonheur ajouté de découvrir les plages ? Ma chère Agnès (Varda) aurait du se trouver là, à humer cet air vif et frais que l’irradiation solaire blanchissait. Mes yeux ne se plissaient plus de fatigue, n’ayant dormi que deux heures dans la nuit (très salsera), ils s’éblouissaient de voir un bord de mer poussiéreux, en travaux, loti d’un parterre de maisons, sans uniformité, du baraquement putréfié à la petite villa, affichant une simplicité d’esprit propres aux habitants du lieu. La ville m’avait conquise en une traversée. Nulle coquetterie coloniale, nulle imitation étatsunienne, Tijuana affichait sans gêne ses goûts populaires et éclectiques. Et pourtant, cette ville que je découvrais avec bonheur languissait après tant d’années passées à faire la déjantée. Que m’importait ces heures de gloire quand je pouvais ressentir une atmosphère urbaine et débonnaire, une Marseille entre désert et mer, les usines et les bordels en supplément, quand je découvrais le mariage improbable de la condition ouvrière et balnéaire. La Nuit des Prolétaires (Rancière) n’est plus seulement le titre de mon livre de chevet, il est aussi  cette piste de danse où dandinèrent les corps voluptueux des ouvriers que je regardai, amusé et absorbé, coca à la main, spectateur d’un monde qui ne me paraissait plus surprenant, mais la vérité d’une condition que d’aucuns se sont acharnés à dépeindre entre débauche et abnégation. Ce n’est pour sûr ni l’une ni l’autre, mais ce soir-là le subtil entrecroisement des petites humiliations quotidiennes et du bonheur de s’enrouler dans la chair ventrue de son partenaire.

Ventru, Marcos l’était, ami de Marie-Carmen, artiste de renom international, qui débarqua un soir nous instruire de ses projets passés et à venir. Marcos me fit une étrange impression, de voir combien son parcours et son vécu exceptionnels se devaient d’être transposé dans le langage codé de l’art contemporain. Cette obsession, bien communiste celle-ci, de rejeter son ego pour intervenir au cœur des problèmes sociaux et politiques de la frontière me semblait vaine, et plus encore inutile. Loquace, volontiers grossier et emphatique, il m’est apparu d’abord comme un père tendre et sentimental, à la recherche de l’âme de son grand-fils défunt. J’ai ressenti alors une fêlure, sans doute trop récente, que n’exprimait pas ses travaux et qui me révélait l’inépuisable motif mexicain, de plus en plus mien, qui mêle l’éclat d’un sourire aux sombres turpitudes de nos cœurs endoloris.

Après tant d’amour, je ne pouvais plus qu’accueillir avec joie et malice le contrôle de police surréaliste qui surgit au cœur d’un parc industriel où je déambulai en taxi pour photographier usines et ouvriers. Mitraillette à la main, les esprits tendus et paranoïaques, ils finirent par me laisser, déçus par une si risible obsession, préférant à la photographie des usines celles des objets non identifiés dont mon chauffeur de taxi était passé maître. Devenu l’un des deux adeptes de la secte Rael (Voir Michel Houellebecq) à Tijuana, Tonio me laissa tout sourire devant son restaurant de fruit de mer préféré. « Je te les conseille, le marlin surtout ». Le marlin, pas le merlin.

A Tijuana l’enchanteresse.

En hommage à Agnès, cette vidéo postale

http://vimeo.com/10740712 (sur ce lien, on voit le texte final)

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§ Une réponse à Tijuana

  • Balam dit :

    Hey Tanguy.
    Que bien saludarte. Veo que tuviste un buen recorrido por las fronteras corroidas del norte. Buen viaje… prepararas algún documental borderiso?
    Siempre extraño Tijuana, espero no hallas bebido agua de la presa, si no , es probable que regreses y te quedes.
    Gracias por el comentario
    Saludos

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