San Juan Guichicovi 6 juillet

8 août 2009 § Poster un commentaire

Elles me l’ont rappelé, il y a un an je me trouvais à Cuba dans une autre fournaise. Nous étions Arnaud et moi probablement dans l’Orient de l’île, à Santiago ou Baracoa, peau blanche/cul noir. San Juan de Guichicovi n’est pas cubain pour sûr et pourtant, cubain ou mexicain, le monde rural perdure et c’est cette permanence qui intrigue mes deux compagnes de voyage, Aurélia et Delphine. Sans elles, je suis sûr de me trouver idiot en ce monde, moi qui m’émerveille de retrouver les signes de la modernité globale, un cyber-café, la superette achalandé et les véhicules de police tous terrains. Ça me rassure de savoir que je ne suis pas isolé au fin fond du monde. Ce monde que les enquêtrices embauchées pour passer les questionnaires, toutes des jeunes filles de 18 ans récemment bachelières, ont pu décrire en certains points comme arriéré. Le gérant de la supérette, occupé à donner des ordres à ses employés et à fermer rideau, nous avouait qu’il aurait voulu vivre ailleurs, « trop d’ignorance ici ».

Et il y en a bien sûr des ignorants, comme cet homme déguenillé qui rentrait du champ machette à la main, hélé par la grand-mère à qui nous demandions le chemin de la rivière : « eh, toi, arrête-toi un instant pour les accompagner !». Elles ne se sentaient pas bien en sécurité, mes compagnes, devant cette masse de silence, son regard un peu idiot, et son outil de travail à la main. Personnage faulknérien, échappé d’un Sud pour un autre Sud, à quoi pouvait-il penser cheminant avec ces deux femmes blanches?

Nous quittions ainsi le centre du village (« quel centre ? vous voulez dire le parque ? »), et moi je quittais surtout le centre du pays pour me retrouver dans un autre centre, celui de Juchitan d’abord, le centre des routes commerciales, puis celui du village. Les périphéries et les centres se déplaçaient à mesure que j’avançais le pas. Combien en avais-je traversé depuis le départ du DF il y a 3 jours ? Le monde social rural me semble un jeu d’échelles, ascendantes et descendantes, organisé en cercles concentriques. Des hommes et des femmes s’y déplacent, tentant leur chance, forçant un destin qui ne leur a jamais été rose. Je m’interroge sur le sens de ces va et viens, sur la façon dont les anciennes et les nouvelles générations l’acceptent. Je me dis qu’au fond, à la vue des échecs, mieux vaut rester. Mais non, c’est un besoin irrépressible dont il ne s’agit pas tant de comprendre les causes que les effets. Des hommes partent, des femmes partent, à Mexico la capitale, à Juarez dans la maquila, aux Etats-Unis où une fois la frontière franchie on ne sait plus trop ce que le ou la migrante est devenue.

D’après les questions que se posent mes compagnes, on veut chercher à remonter loin dans le puit des mémoires entre générations et, très près, comme collé au présent des surfaces cultivés. J’aimerais comprendre mieux. C’est peut-être le sens de ma présence ici, de finir par savoir comment se fabrique un territoire, les liens qui s’y tissent chaque jour. Je me dis que la présence de l’Etat ici et au Mexique plus généralement est un facteur clé. L’Etat et son vieil appendice, le PRI, n’abandonnent pas ses enfants. L’Etat-Pri veut les maintenir sur leurs terres. D’ailleurs, les paysans le lui rendent bien. Le Pri gagne haut la main les élections législatives. Partout. Sans exceptions. Les commentateurs diront probablement que le monde rural a été décisif dans cette victoire. Le peuple paysan, le peuple rural conservateur ? Oui, peut-être, à l’évidence même dans les propos des jeunes enquêtrices qui se refusent à aller faire leurs études à Oaxaca parce qu’il y a les grèves, l’APPO. Un monde d’insécurités. Elles préfèrent la ville-pétrole de l’autre côté de l’isthme, Coatzalcoalcos, connue pour ses coups de sang. Elles rêvent déjà de maris pas trop brutaux et assez lettrés, de danser avec eux dans un salon au décor clair et lumineux, un peu clinquant quand même. La ville leur apportera son lot de désillusions mais au fond, pour moi qui ai vécu en campagne adolescent, quoi de plus normal que de projeter son imaginaire dans l’espace infiniment ouvert de la ville ? Et sans aller aussi loin, ne ressentions-nous pas dans la rue principale de San Juan la sensation agréable de déambuler dans une grande avenue éclairée, achalandée, bruyante, rythmée par le pouls des passants ? Nous y avions trouvés nos champs, élysées bien sûr.

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Vous lisez actuellement San Juan Guichicovi 6 juillet à Mexico mon coco.

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