Proust

29 avril 2011 § Poster un commentaire

J’embrasse les voyages, les gares, les aires

J’enfile les lampions asiatiques, les djelabas du Caire

je ne connais rien aux trottoirs de chine, ni de Constantine

courrais-je un grand risque à m’attaquer à la cathédrale Proust?

Filant le wagon transsibérien à travers

Bretagne

J’instaure ses recoins dans une pause ou une embardée

Chaque tome de la Recherche emporte

Le roc, les vitres du café

Au large ! mes amours si faibles et si passagères

Je m’endors, je revâsse, me prélasse sans fin

Enivré dans la phrase ivre, dans le chapiteaux démontés

J’ai vécu le Printemps arabe dans la langue de Marcel

Chauffe Albertine!

L’accordéon des amours entonne désormais avec clarté un refrain oublié et pourtant si mien

Que mon coeur ne vibre que de sentir logos et pathos s’adosser

En allemand peut-être

Maintenant place à Zola!

Ce serait dit sur le ton d’une déclamation de rappeur fatigué d’être enragé. L’heure est aux vicissitudes morales pesantes: doit-on attaquer la Lybie de Khadafi avec des bombes téléguidés ou bien avec des missiles à tête chercheuse? Vaut-il mieux couper les voix de communication des migrants, construire un mur contre migrants ou faire des camps de rétention de migrants? Les voies du Progrès semblent de plus en plus impénétrables à nos contemporains et nous voulons bien courir le risque du refuge en écriture.

Le théâtre comme seule échappatoire contre l’exhortation. Une pièce, des voix, des chemins et des murs, une profonde mélancolie mâtinée de tendresse, c’est le tour qu’il nous reste. Ecoutons  » invisible « .

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Flota

14 avril 2011 § Poster un commentaire

Dentro del Ciclo de Danza Emergente: Flota

Le corps de la femme est en suspension, retenue par une sangle qui la rattache à l’obscurité,

hors le mur, pour qu’il puisse ce corps affronter le mur, en état de quasi apesanteur.

Le mur éclairé d’une lumière blanchie nous fait front; à elle-aussi. Bien qu’en apparence fragile, le corps de la femme revêtue d’une jupe rouge légère semble le deviser, le mur qui gémit d’un cri sourd et rauque.

Car des pores du mur jaillissent lourdement, par vagues épaisses, de basses ondes, laissant échapper parfois, faiblement, les bruits des klaxons urbains et, irréellement, enchanteresse, la voix brisée de Lhasa. La danse ne conquiert pas l’espace, elle le parcourt sans pouvoir saisir, elle est cette chevelure déliée étale captée par les yeux vidéo qui redressent la verticale perdue.

Ce corps filmé trouve alors sur les parois adjacentes la vérité des images redresseuses de tort; il devient fille. Glissant au-dessus du sol sombre, emportée dans un flou aquatique, elle dresse des lignes, file des arabesques, tente de cueillir un point dans l’horizon, éphémère. C’est nous ici filmés, individus aux amarres sociales lâches, plus libres qu’hier d’arpenter nos désirs sanglés. Toute la joie et le péril du flottement ressenti, merci Bárbara Koultes (conception, interprétation) et Emilio Espinosa (son).

Semaine

28 novembre 2010 § Poster un commentaire

Derrière le divan, elle tousse, s’excuse, tente de s’excuser, retousse. C’est fini pour aujourd’hui

Poisseuses pensées d’une journée bien tardivement commencée

Combat de nègre et de chiens de Koltès

Les classes sociales existent-elles? Les élèves se le demandent

Le slip de bain glisse après la deuxième longueur. Je continue, pas franchement nu

Le technicien de la télévision par câble patibulaire

Idiosyncrasia de Francesco Tristano, qui frappe le piano en écho d’Eno

Fête sur les toits, ma tête aux abois

Répète, quand?

Le Prince de Hombourg de Heinrich Von Kleist dit:

« Des giroflées? – Comment se fait-il qu’il y en ait ici? »

Une nuit d’hommes

23 novembre 2010 § Poster un commentaire

Femme, m’abandonner dans ses bras

Après une nuit d’hommes dans les charmes antiquaires

Plus de bras, plus de sofa,

Plus de bouche sur ma bouche.

Plus de cul bientôt à l’air.

Remonter les stores viscontiens,

Casser les dalles blanches et noires

Où glissent les habits, mes habits de jeune femme fragile

Peureuse aiguisant le désir de l’homme puissant.

Essuyer le sperme sur ma poitrine avec le tapis de bain mouillé

En se regardant fière et brisé devant la glace.

La rompre.

Partir en silence, lavé, laissant les oripeaux d’une quête de soi un peu ridicule.

Partir au cinéma voir Godard

Contempler Film Socialisme

Et s’acheter une cravatte Massimo Dutti since 1985

I Fall Too Easily (in love)

Ce n’est plus vrai

C’est vrai

Comme jamais

Juste que tu t’impatientes

De ne plus

De ne pas

De

Tu la regardes

Elle te regarde

Ses cernes cerclant magnifiques

Ta propre fragilité

Tes yeux au bord des larmes

Sentir le flot qu’Ana savait

Ecouler Chet Baker

Dans une voiture américaine climax

Les gouttes de trompette de nos bouches s’échappent.

Au loin, l’obscurité

La forêt

La liturgie érotique

Le missel de Leonard Cohen

Qui unit les amants

Tant de fois

Désunis

Contient Koltès et Michaux

(où est la femme écrivaine?)

Leonard s’autorise une facétie

Femme, m’abandonner

Dans ses bras

(les cocos, vous voilà bien marris)

Rires

Bientôt

Les habits défaits

Faire l’amour

Devant les ami-es assemblé-es

Parce que beau

Après une nuit d’hommes

– Putain, Koltès serait-ce toi?

Se réfugier enfant

Toujours

Jour après jour

Dans la vitre sale et tailladée

Dans la paille de l’orange-carotte pressé

Dans son langage

Dans la feuille de l’arbre qui a du mal à tomber

Parce que je suis en colère

Toujours Ana

Quand les cymbales crissent à la suite les claquettes lisses

Tu n’es pas un homme

En allemand

C’est gratiné ce morceau de musique afro-désorientale

Rectiligne

Tu écoutes en écrémant

La soupe populeuse de la cantina belge

Ton frère que tu n’as pas vu

Les autres sans toi

Toi

éjaculé un soir par un cobra

Egyptien

Et branle soit-il Camarade Koltès

A toi

Mots

D’une nuit

Sans pluie

Sans forêt

Koltès

22 novembre 2010 § Poster un commentaire

Je suis parti trop tôt. Ce n’est pas dans mes habitudes car d’habitude je pars toujours un peu trop tard. Dans le vieux camion, après avoir attrapé le trolley-bus délabré, j’ouvre La Nuit Avant les Forêts de Bernard-Marie Koltès. Tout de suite, je suis happé par le vif de l’écriture, directe, précise et labyrinthique, de quoi emporter mes pensées encore obsédées par la mauvaise prestation d’hier. Pas mon truc professeur. Ce qu’emporte la Nuit c’est une rêverie d’homme assis, encore mal luné, pris dans le souvenir de ses années de militantisme quand il écoute littéralement l’écho du mot camarade. Koltès, c’est un pote, c’est lui qui s’échappe au coin de la rue, c’est vers lui que voudrait porter mon adresse au monde de ce matin. Comme deux vieilles canailles qui jouent aux retrouvailles, je sens le besoin d’une bonne tape sur l’épaule. Et puis fatalement, en cette heure bien matinale, je m’épuise et mon épaule s’en remet à la vitre pour supporter le manque de sommeil. En prenant le second camion, le petit camion tout déglingué, encore plein à craquer, je croise les oreilles illuminées d’une passagère. C’est une Sainte c’est évident, la Sainte des Ménages emmitouflée dans son manteau noir acrylique. Elle a l’aura par ses oreilles si décollées, aura maladroitement dessinée comme les traits de son maquillage. Je tombe amoureux, je voudrais me prosterner et lui rendre mes hommages.

Il est bien trop tôt ce matin pour aller donner cours. Que m’est-il arrivé? Le temps se rattrape, le temps gagné se perd dans le Starbucks de l’Université Anahuac. Aucune surprise, je trahis fidèlement ma Sainte femme des Ménages dans l’antre de production de l’élite bourgeoise conservatrice du Mexique. Dans la file, j’observe le professeur au cartable de cuir, à l’écharpe soyeuse et pendante qui commande son traditionnel Caffé Latte. Je reste absorbé par le ton onctueux qu’il déploit pour ne pas manquer de masquer sa condescendance envers l’employé. Il le félicite gentiment, si gentiment, pour la maîtrise de l’art du mélange lait-café. Cet homme porte tout entier le parfum mielleux des manuels de formation au leadership.

Je me sens social-traî(t)re. Traire!

 

Tijuana

23 mars 2010 § 1 commentaire

Enfin Tijuana, comme un vieux rêve oublié, un morceau de légende enfoui dans mes fantasmes de vieux rocker des années 90 et de jeune jazzeux des années 2000. La ville résonnait avant d’y parvenir au son du saxophone de l’atelier Mingus (Tijuana Moods), mais je ne sais pourquoi la Telecaster de Kurt Cobain crachait ses rifs aussi, comme si Tijuana avait été un label indépendant, un espace d’expression des déviations et expérimentations des musiciens de tous bords. Le reste, les milliers de soulard-es, ex-taulard-es ou jeunes collégien-nes, venu-es du nord de la Californie pour bander ou mouiller, les cortèges funéraires des victimes du crime organisé, m’indifférèrent. Tout cela m’importait peu d’autant que les gringos avaient depuis plusieurs années déserté les rues de Tijuana, race si peu téméraire que l’appel de la débauche y dépend d’obscures clauses de sécurité, et le crime s’y organisait de telle façon que cela ne touchait qu’une minorité. Sur ce point, laissez-moi vous dire que j’exagère sans doute, que je dois bien reconnaître mon étonnante dénégation des phénomènes de violence au Mexique. Qu’y faire ? Rien, chaque visite, chacune de mes déambulations me ravissent, toujours imperturbablement amoureux de la gentillesse canaille des mexicains, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, qu’ils soient avachis dans une cantina ou beurrés dans les salons de danse.

Si crime il y avait, il était surtout visible dès la sortie de l’aéroport, érigé sous Bush Jr., consolidé par Obama, le mur s’imposa, hostile, dédoublé, par de vieilles tôles rouillées côté mexicain, par du béton armé propret côté Etats-Unis. Entre les deux, le ridicule tuait, grosses camionnettes en patrouille, rangers aux grosses lunettes. Mais comment ne pas aimer une ville qui choisit effrontément de faire débarquer ses visiteurs sur cette bordure ? Comment ne pas voir que México a le même traitement, faisant atterrir nos minuscules carcasses au coeur de la cuvette aux mille lumières. De la situation des aéroports et du pouls de mes amours urbaines.

J’étais moi-même sur le fil, le rasoir sentimental toujours un peu à vif, à la recherche de ma bonhommie coutumière. Il se trouva que ce jour-là, à Tijuana, un soleil étincelant irradiait la ville, lui donnant une parure dorée qui se mêlait aux parpaings gris étalés sur les flancs des collines pour moi étonnamment vertes. Cézanne aurait adoré ces compositions cubiques et sinueuses, ces oueds qui débordaient les rares jours de pluie, comme ce fut le cas il y a peu, me raconta mon hôte, et qui rajouta une couche liquide à l’aride chaos de Tijuana. Cette composition topographique accidentée, comme la route, creusaient au sol de multiples failles et donnait à la ville un air de papier mâché fissurée par endroits. Tout cela me charmait, sans même avoir encore découvert les bords de plage où j’allais loger. En chemin, je surprenais la « zona roja » endormie, quelques vieilles dames tapinaient, se réchauffaient au soleil matinal, le mac encore dans les draps. Revolución, constitución, Juárez, donnaient un contenu révolutionnaire à ces bandes de bitume, enluminées le soir, qui quadrillent les fameux espaces de la débauche. Y circulaient paisiblement les villageois, sans doute encore un peu ensommeillés par leurs agitations nocturnes de fin de semaine, parmi eux ces couples endimanchés qui se dirigeaient tout naturellement vers leur restaurant préféré, comme Marie-Carmen et moi, moi surtout, pris par la faim et le désir de savourer les tacos de poisson, le marlin, à la chaire épaisse et rouge. J’étais heureux comme un enfant au ventre repus, les lèvres encore grasses au moment de reprendre la route.

Alors comment vous dire le bonheur ajouté de découvrir les plages ? Ma chère Agnès (Varda) aurait du se trouver là, à humer cet air vif et frais que l’irradiation solaire blanchissait. Mes yeux ne se plissaient plus de fatigue, n’ayant dormi que deux heures dans la nuit (très salsera), ils s’éblouissaient de voir un bord de mer poussiéreux, en travaux, loti d’un parterre de maisons, sans uniformité, du baraquement putréfié à la petite villa, affichant une simplicité d’esprit propres aux habitants du lieu. La ville m’avait conquise en une traversée. Nulle coquetterie coloniale, nulle imitation étatsunienne, Tijuana affichait sans gêne ses goûts populaires et éclectiques. Et pourtant, cette ville que je découvrais avec bonheur languissait après tant d’années passées à faire la déjantée. Que m’importait ces heures de gloire quand je pouvais ressentir une atmosphère urbaine et débonnaire, une Marseille entre désert et mer, les usines et les bordels en supplément, quand je découvrais le mariage improbable de la condition ouvrière et balnéaire. La Nuit des Prolétaires (Rancière) n’est plus seulement le titre de mon livre de chevet, il est aussi  cette piste de danse où dandinèrent les corps voluptueux des ouvriers que je regardai, amusé et absorbé, coca à la main, spectateur d’un monde qui ne me paraissait plus surprenant, mais la vérité d’une condition que d’aucuns se sont acharnés à dépeindre entre débauche et abnégation. Ce n’est pour sûr ni l’une ni l’autre, mais ce soir-là le subtil entrecroisement des petites humiliations quotidiennes et du bonheur de s’enrouler dans la chair ventrue de son partenaire.

Ventru, Marcos l’était, ami de Marie-Carmen, artiste de renom international, qui débarqua un soir nous instruire de ses projets passés et à venir. Marcos me fit une étrange impression, de voir combien son parcours et son vécu exceptionnels se devaient d’être transposé dans le langage codé de l’art contemporain. Cette obsession, bien communiste celle-ci, de rejeter son ego pour intervenir au cœur des problèmes sociaux et politiques de la frontière me semblait vaine, et plus encore inutile. Loquace, volontiers grossier et emphatique, il m’est apparu d’abord comme un père tendre et sentimental, à la recherche de l’âme de son grand-fils défunt. J’ai ressenti alors une fêlure, sans doute trop récente, que n’exprimait pas ses travaux et qui me révélait l’inépuisable motif mexicain, de plus en plus mien, qui mêle l’éclat d’un sourire aux sombres turpitudes de nos cœurs endoloris.

Après tant d’amour, je ne pouvais plus qu’accueillir avec joie et malice le contrôle de police surréaliste qui surgit au cœur d’un parc industriel où je déambulai en taxi pour photographier usines et ouvriers. Mitraillette à la main, les esprits tendus et paranoïaques, ils finirent par me laisser, déçus par une si risible obsession, préférant à la photographie des usines celles des objets non identifiés dont mon chauffeur de taxi était passé maître. Devenu l’un des deux adeptes de la secte Rael (Voir Michel Houellebecq) à Tijuana, Tonio me laissa tout sourire devant son restaurant de fruit de mer préféré. « Je te les conseille, le marlin surtout ». Le marlin, pas le merlin.

A Tijuana l’enchanteresse.

En hommage à Agnès, cette vidéo postale

http://vimeo.com/10740712 (sur ce lien, on voit le texte final)

Matamoros, Tamaulipas

9 mars 2010 § Poster un commentaire

Sur les rives du Rio Bravo, Matamoros se tient humble, entre de maigres palmiers, ramages aux vents, et la plage Baghdad. Ici cheminent encore de vieilles américaines, venant sans doute faire leur petit tour devant la statue du héros local, trônant fièrement, Rigo Tovar (voir la vidéo). En voyage de représentation, tout à mes petites affaires sociologiques, je l’aborde valise portant portable, cette ville frontalière, quelques jours à peine après la reprise des hostilités entre le cartel du Golfe et celui des Zetas. Sur le chemin de Matamoros, Reynosa, Tamaulipas, fait maintenant figure de nouvelle cité martyre, délestant Ciudad Juarez, sa voisine de quelques milliers de kilomètre, du poids de quelques cadavres. La mort, à Matamoros, je ne la sens pas, même en la cherchant dans les remarques laconiques du vieux chauffeur de taxi, ou sur la peinture défraîchie de sa vieille tsuru déglinguée et mal rapiécée. D’un rythme princier, légèrement cahoteux, nous entrons dans le centre, charmant petit résidu de colonialité espagnole, avant d’aborder le rivage du Ritz. Surpris de me voir débarqué du carrosse rafistolé, arborant fièrement ma moustache de quelques jours, les portiers se décident à porter ma maigre valise, à me diriger cette fois servilement et aimablement vers ma chambre. Après une douche délassante, rapiécé, j’attends calmement la reine des maquilas. Cirila, fille de paysans du Morelos (Etat vert et vallonné du centre du pays), est l’experte des usines de confection de vêtements, de voitures, et de femmes au destin moins rose que le sien. Elle aussi dans une vieille Tsuru d’énième génération m’emmène dans un restaurant ranch où l’on fait des « crêpes à la gueule de burrito ». Je lui laisse alors le plaisir du met breton d’exil au profit d’un steak plus mex que tex, histoire de narguer les cowboys voisins. La conversation file à voix unique, entre deux mastications, et se clôt par un « Tanguy, tu restes bien sage dans ta chambre d’hôtel ce soir ». Ce qui fut fait avant que de me retrouver le lendemain au pied du Cerro de la Silla (Mont Siège), Monterrey, Nuevo Leon. Il pourrait bien servir de fauteuil de rechange pour de vieilles Tsuru celui-là.