Archives par catégories Critique ciné

Le FICCO est le festival de ciné contemporain du Mexique. A cette occasion, chacun peut voir ce qui se produit de mieux à travers le monde. Par exemple Jean-Claude Rousseau.

C’est Lili qui m’avait conseillé ce gars. “De son appartement” est un grand film. Une oeuvre d’art aussi simple qu’un tableau de Veermer, qu’un plan de Bresson. C’est lui qui nous le dit d’ailleurs en fin de projection, dans une salle des quartiers Sud pour une fois vide de pop-corns.

Je l’attrape à la fin de la séance non sans lui avoir fait part de mes impressions et de mes amitiés avec Lili (la scène est belle: nous conversons entre les caisses du cinéma et les guichets de pop-corn et coca, entourés par de jeunes filles qui l’aident à se diriger dans la ville). Le film me fait penser à la tentative réussie du passage à l’écran de l’écriture du Pessoa du Livre de l’intranquilité. Avec une écriture proprement cinématographique:

“Ce film n’est pas un récit. C’est une structure, une orbite dans lesquelles les images tiennent par elles-mêmes. Je ne les ai pas préconçues. Elles viennent, elles me saisissent et elles finissent par s’aligner, par tourner autour d’un centre de gravité. Ce centre de gravité pourrait être Bérénice de Racine”.

Le centre de gravité est un appartement dans lequel vit une vieille personne, un cinéaste, Jean-Claude Rousseau. L’appartement est moche, inconfortable, dans un sale état. Sur un piano poussiéreux, une pierre blanche et ronde qui deviendra un globe caillouteux parsemé d’étoiles. “Le ciel pris dans une pierre, ça pourrait être la morale de ce film sans histoire”.

http://www.capricci.fr/fiche2.php?id=8 

Il était peut-être temps que je vois ce film. Il vient du Mexique. Depuis quelques jours que je déambule dans les musées, je vois les peintures des muralistes mexicains, véritables héros nationaux. Et quand ce n’est pas de la peinture, comme hier, je fais la rencontre d’une autre figure nationale, le cinéaste Gabriel Figueroa (Une espèce d’Autant-Lara, cinéaste à papa, mais c’est à vérifier, “a checar” comme on dit ici). Gloire aux artistes nationaux!, semble dire le ministère de la Culture. Eh bien soit, gloire à l’un d’entre eux, à Carlos Reygadas pour avoir enterrer ses aînés.

Ou plutôt pour savoir traiter de ses contemporains, ici des mennonites, et avant, dans son film précédent (Batalla en el cielo), des gros. Ici des gars de la campagne, des femmes blondes à coiffe; avant, si je me souviens bien, de la graisse et une bonne pipe. Sur l’écran, Carlos sait placer ces bouts de chair entre deux murs, entre deux champs. Et on peut même aller jusqu’à dire que sa caméra les fait naître, vivre et mourir par un pouvoir démiurgique qui tient en grande partie à l’acuité de son regard documentariste.

Saine immodestie que les plans introductifs et conclusifs de son dernier opus, brisant les tabous de la longueur et de la chronologie, y compris météorologique. Car le temps se déglingue au Michoacan, où les coeurs s’éveillent et s’embrasent, se meurent et se liquéfient. Pas besoin de références cinématographiques ou bibliques, Johan est l’époux d’Esther qu’il aime et désire Mariane qu’il aime aussi. Je dirais simplement qu’entre Mariane et Esther, j’ai ressenti les pulsions les plus improbables de l’âme humaine: l’amour jaloux qui cherche à se dépasser, qui cherche à se faire amitié.

Que les images soient belles et bien cadrées, tant mieux pour nos yeux, que la région du Michoacan se prête aux plans panoramiques, tant mieux pour les rails qui font glisser les caméras, mais vous l’avez compris, ce film va au-delà d’une performance esthétique. Carlos Reygadas nous invite à une éthique du regard, une éthique du regard inséparable de nos désirs, et de ceux des autres. Pour autant que cela soit compatible.