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Comme tant d’autres fois, j’ai dévoré le dernier roman d’Annie Ernaux, Les Années, les années 1940-2000, le quotidien de la guerre, de la Libération, les rites des familles, la masturbation féminine, les objets de la consommation quotidienne, les hommes, l’état d’une conscience collective dissimulé dans le flot des reportages et des analyses savantes et moins savantes, une perception du temps et de l’espace enfouite dans le puits des mémoires, la sienne et celle d’un peuple. Ce n’est pas une fresque, c’est le reportage intime d’une vie inscrite dans le cours d’une société que je ne peux nommer autrement que française. On pressent ce que l’adjectif peut avoir de réactionnaire dans une époque qui revendique une ou des identités. Et pourtant, ce qualificatif peut bien traduire autre chose, peut-être tout simplement, chez Ernaux, une langue support d’une écriture palimpseste. Française, au féminin, pourrait d’abord signifier une capacité d’observation des relations sociales, qui de Maupassant à Ernaux se déplie dans une langue dépouillée, qu’on pourrait dire ciselée, modelée dans l’argile d’une société à tant d’autres pareilles subtilement différenciée. Mais ce n’est pas de la haute couture, ni de l’artisanat populaire, c’est autre chose qui je crois ne s’entend qu’en référence à la position singulière d’une fraction des classes moyennes cultivées. Cette position sociale, celle que je retrouve dans le dernier Klapisch -Paris-, et même dans l’ultime Molière mérite davantage qu’un jugement à l’emporte-pièce, et d’abord de renoncer au qualificatif de bourgeois. Cette classe n’a rien de bourgeois, rejetant profondément l’ordre marchand et commercial. Je trouve que Klapisch a trouvé un bon point de vue, celui d’un homme malade qui regarde du haut de son balcon ses contemporains, entouré de livres et de disques, confortablement installé mais sans fioritures, conscient de ses handicaps mais désireux avant tout de les surmonter, d’être à la fois spectateur et acteur. Cette scène du film, dans la boulangerie, où je songeais, entre la gérante et la beurette, à cette homme au visage émacié, souriant à la plus jeune, fronçant légèrement les sourcils au racisme ordinaire de la plus vieille, pris entre la séduction et la répulsion, et qui finalement échangera 80 centimes contre une baguette. Cet homme fragile qui observe et veut être observé, connecte des univers sociaux, s’installe dans les entrelacs de mondes qui ne cherchent pas toujours à se refugier dans l’entre-soi. C’est cela la position des moyens cultes. Ma position.

Voguant depuis plusieurs jours, plusieurs semaines je ne sais plus, au gré d’un courant éstudiantin, je retrouve les sensations de la déperdition, du temps non compté dévoué à la nonchalance. Je suis de nouveau ce thésard, flânant, observant ces congénères, les trouvant parfois intéressant comme mon ami poète Sébastien, de passage, parfois ennuyant comme moi sous le regard scrutateur d’Amélia. Il ne se passe plus grand chose dans c’te ville, sinon qu’on y accueille au fond d’un immense parc un contrebassiste japonais, ce genre de poète musical que j’aime tant, qui embrasse le caisson, tord l’archet, distend les cordes. Tetsu Saito et ses crins.

Je commence à comprendre. Non, non, pas le mexique, les mexicains et tout ce bordel, plutôt facile à décrire, mais cette sensation de rechercher un supplément d’âme dans l’air du jour, d’essayer de déceler derrière la vacuité des bruits et couleurs de la Ville du Mexique, une posture, une rupture que je ne trouve finalement que dans les vibrations des textes, des images et des sons reconstruits par des gens qu’on appelle des artistes. Sans eux je m’emmerde.

Bon, faut pas que j’exagère, une petite cumbia et ça régénère:

Ce film est le résultat forcément enrageant de mes premiers pas sur Final Cut Pro.

ça pourrait être ça “broyer du noir”, prendre un morceau de boue, le malaxer, en tirer le mauvais jus et le contempler. Tu ne peux rien y faire, le résultat final est forcément moche.
Alors, ce que je fais en ce moment, c’est tirer quelques pépites bien maigres, bien rares de cette boue. Je crois que c’est un choix de société que vivent ou endurent les mexicains: on ne laisse pas impunément des dirigeants politiques s’enrichir grassement et publiquement même après 70 ans de PRI, des juges de la cour suprême gagner 5 millions de pesos/ par mois pour avaler tous les projets gouvernementaux avec cette incroyable cynisme de dénoncer les principes du projet pour mieux l’entériner! (Projet de retraite mexicain).
Ce qui se passe dans les hautes sphères a des résonances dans les plus basses. Chacun le sait, et semble s’en contenter. Deux stratégies de résistance: lutter et se faire virer ou flinguer; aller aux Etats-Unis et se faire exploiter dans les règles (au moins c’est propre). D’où un système pour l’heure imparable pour produire le vice sous la parure de la vertu. La presse, les intellos passent leur temps à dénoncer ces scandales: des bouffons au sens propre dont le jeu finit par lasser.
L’impunité est la règle et quand les facteurs de la Poste me disent à propos de l’adultère “pas vu, pas pris”, c’est même pas vrai. Tout le monde le sait, et tout le monde se trompe à coeur joie: “tequila, botanas (chips) et viejas! (meuf). La vie sexuelle comme déclinaison de la vie politique et sociale. Mais pourquoi tant d’hypocrisie, de faux-semblants, de faux-culs (toute chose profondément inscrite dans la langue mexicaine, mêlant courtoisie et saloperie à un degré inégalé)?
Je suis à peu près sûr que si les facteurs-factrices ont accepté sans problème de travailler jusqu’à 16h (alors qu’ils finissent tous vers 14h), c’est parce qu’ils peuvent bécoter leur amant-es tranquilou pendant deux heures. Dixit Antonio: ” le coup de fil? c’est ma “vieja” -ma meuf-, elle m’attend pour que je la câline, pour un gros roudoudou (faisant le geste un peu salace de rouler sa panse sur la sienne)”. Et de fait, une fois arrivé au bureau à 14h, il s’est échappé voir sa meuf, son amante. A la Poste mexicaine, bosser et se bécoter ça rime et le petit français de se demander si ils et elles ne sont pas les plus subversifs, le travail pouvant être une source de satisfaction des désirs sexuels.
C’est sûr, d’un point de vue sociologique, peut-être fouriériste, c’est génial. Mais ce que je ressens, c’est qu’un peuple va à la “chingada” - enculade- par esprit de revanche contre le traitement que leurs élites, ou leur mari/femme leur réservent. S’agit-il vraiment d’un choix? A ce stade de l’analyse, le cercle est trop vicieux pour prononcer le mot “choix”.

Refrain: mais pourquoi tant d’hypocrisie…

NEWS: L’Union Européenne vient de choisir le Mexique comme “partenaire stratégique” (= affaires juteuses) en Amérique Latine, après avoir financé une multitude d’ONG pour dénoncer la situation des Droits de l’Homme dans ce pays.

Allez va, tout ira mieux demain dans ce pays de merde.

J’ai trouvé mon Amérique, elle a des yeux vert-marron et porte des robes légères en coton. Ses oreilles percées de boucles qui pendulent n’entendent pas le français, et à peine l’espagnol. Mon amérique se chausse de souliers sans talon, mon amérique est une île des caraïbes, Anguilla, et une ville cubaine, Miami. Comme Colomb, je croyais découvrir les Indes, et je me retrouve en face d’une lointaine immigrée irlandaise, lituanienne, et même africaine. Sans rapport aucun avec le Mexique. I like her.

A force de lire Octavio Paz, ça devait arriver, de me retrouver en position distante, en position critique. Je circule dans les sinuosités mexicaines, ni vraiment gréviste, ni vraiment fan de maïs. Mais je circule. Je circule même quand les petits chefs de la Poste m’interdisent l’accès des bureaux, mes pas continuent de battre le pavé quand mon ventre tord ses boyaux, et je poursuis ce blog alors que les circuits internes de ma caméra vidéo tremblotent.

Paz, c’est le genre de type qui vous observe sur le bas-côté défiler avec vos pancartes, pour noter vos fautes d’orthographe, envieux et acerbe, le regard franc et la posture mollassonne. L’avantage, c’est qu’il raisonne avec une sacré subtilité. Il aurait pu devenir l’un de ces cons de la génération “anti-totalitarismes” (Marek Halter, Finkielkraut, BHL, Glucksmann), et de ce marécage l’a sauvé la langue. Sa langue écrite, l’espagnole, miraculeuse de finesse, même dans ses pieux accents démocratistes, possède une sécheresse langoureuse qui émeut l’intellect. Paz, c’est le type qui a tout senti avant tout le monde: l’embourbement populiste et corrompu de la politique mexicaine, la lâcheté des sous-nations européennes, les puissances secrètes de la Chine et de l’Inde, l’empire puéril étatsunien, la chute de l’URSS tant honnie…

Ce que j’aime chez lui, c’est sa tranquille lucidité, solitaire et volontaire. Il nous donne des leçons, oui, mais des leçons parfaitement apprises, auprès des concernés. Sa carrière diplomatique lui a rendu un fier service:

Auprès de lui comme auprès de Pacheco (José Emilio), je ne peux ressentir aucun enthousiasme pour le Mexique. Mais ai-je ressenti de l’enthousiasme pour la France?

La question est donc mal posée.

Paz m’apprend le pas de côté, l’esquive.

Comment rencontrer une ville, peut-être par l’écriture.

Bien sûr, ma rencontre ne se présente pas comme une page blanche. Elle a des odeurs de friture, des tâches de graisse, une légère noirceur de gaz d’échappement; elle sonne du cri des bus qui freinent, des ambulances qui hurlent, du claquement des portières du métro.

Avec 23° de température extérieure, ma première rencontre fut un malentendu, un choc physique à l’aéroport avec mon pull orange chaudement tricoté par ma maman. Puis ce fut le choc attendu de l’altitude, accentué par la montée des 6 étages de l’immeuble de mon pote Olivier, par les milliers de cigarettes jusqu’à ce jour consommées.

Alors, dans tout ça, que vient faire Simone? Dans l’avion, dans mes souvenirs, dans mes espoirs, c’est elle que j’avais dans la tête, repensant à son carnet de voyage aux Etats-Unis d’Amérique. Je repense à son écriture si belle, si distante et personnelle à la fois. Je me dis que ça serait bien de faire la rencontre du Mexique par sa voix si touchante.

Et puis, il faut dire, la Ciudad de México t’attrape. Alors bien sûr, je l’ai cherchée cette ville, cette Marseille sans mer, de goudron et d’air lourd. Je l’aime déjà car je la déteste déjà. Et je ne dirais pas d’elle, de toi que tu es immense, non, tu n’es pas une mégalopolis. Tu es une Ciudad, une ville, une cité où chaque homme, chaque femme s’approprie son coin de rue. Et je ferais pareil même s’il m’en coûte, même si mes pieds s’asphyxient. J’y trouverai une sensibilité ignorée, peut-être celle du vendeur de Tamales qui ne crient plus mais enregistre son discours, du vieux libraire fatigué de refourguer les mêmes livres, ou celle de la fonctionnaire aux joues rougies par les déplacements incessants du bureau au photocopieur.

Merci donc pour ta gentillesse, Pilar, pour tes belles lèvres peintes de rouge.

Merci pour tes paroles Julio, campesino de Veracruz, pour tes yeux injectés de sang, de n’avoir dormi que quelques heures sous une tente dans l’espoir de voir tes terres s’agrandir.

Merci à toi le groom au visage fier et soumis.

Saludos.

groom.gif

Marseille est sous la pluie. Noailles aussi. Je me réfugie dans l’antre de la pizzeria, près des fours: “un m’semen, s’il vous plaît. Fourré.” Le coin est chaud pour le passant, pour le vieillard au chapeau gris, pour le revendeur de cigarette, pour moi. Au téléphone, j’écoute le répondeur SFR et répond au sourire ravissant de l’employée: “vous pouvez me la réchauffer”. Les gouttes s’amoncellent, elles trempent les cartons, elles vont refroidir ma galette. Tant pis, j’aime l’idée de la dévoration rapide sur le chemin. Je quitte mes compagnons avec regret. Avant de rejoindre le revendeur de téléphone portable, me voilà amener à déposer ma galette sur le rebord d’une vitrine (solde, 50%, 40%, 30%) pour écrire le numéro de la commande. Pas de stylo. A mes côtés se trouvent le revendeur de marrons et son compagnon, un vieillard au chapeau gris, qui très gentiment dévisse son gros stylo et me le tend.

-Merci pour le stylo

- Merci Monsieur, me répond-il.

Je viens de conclure une affaire, obsédante, je pourrai prendre des photos numériques avec mon téléphone. Je suis content, c’est les soldes.