Archives Mensuelles: mai 2008

Avenida Juarez (1er mai, eh oui, j’insiste sur cette date), je quitte précipitamment le cortège de la UNT (Union Nacional de los Trabajadores) apprenant que les syndicats “Charro” sont déjà en train de quitter le Zocalo. Un cordon policier m’accueille à l’entrée de la place, je le traverse et la découvre vide. Seuls les balayeurs de la ville officient avec une vigueur inaccoutumée. Etrange spectacle. Deux tribunes s’offrent à ma vue, la plus grande est désertée, la plus petite s’égosille. La plus grande est celle du Congreso del Trabajo, la confédération des syndicats charros, et paraît déjà un vestige. La plus petite est celle de l’UNT et je semble être son unique auditeur.

Dans l’indifférence générale, une armée mauve conclue un défilé solitaire, sans spectateurs, sans orateurs, sans acclamations, et qui aussitôt la ligne d’arrivée franchie semble se disperser en une myriade de petits groupes.

Leur casquette indique que ces hommes et ces femmes appartiennent à la CROM (Confederacion Regional Obrera Mexicana). Je décide de les poursuivre et les découvre agglutinés en petits groupes ou en légions le long des murs des rues étroites qui bordent le Zocalo. Ils semblent que l’on se partage un butin secret.

C’est la distribution du pain aux oiseaux affamés. Je suis sans scrupules, je les filme picorer les miettes d’un butin que leurs dirigeants se sont déjà accaparés: “chacun sa manière de lutter” me dit un des responsables de la CROM. Dans la légion des affamés, certains ont des scrupules, d’autres non.

Un édito du quotidien conservateur “El Universal” de ce jour (02-05-08) déclare que la culture politique du Mexique est irrémédiablement de gauche. Oui, je veux bien le croire car c’est la gauche - non la droite- qui agit ainsi. Au fond, pourquoi la gauche n’aurait pas cet insigne privilège d’organiser sa propre mascarade?
Puis-je me navrer du spectacle de cette gauche clownesque dont les gesticulations n’effacent pas ses larmes, amères?

Le syndicalisme mexicain a mauvaise presse. Et pour cause, fondé en grande partie sur les élans révolutionnaires des années 10-20 du siècle dernier, il s’est très tôt connecté à l’appareil du PRI, lui offrant votes, allégeances et figures politiques. Le syndicalisme mexicain est amateur de slogans ouvriéristes, d’odes à la gloire du paysan et de bonnes bouffes dans de belles villas. Tout le monde, à tous les niveaux, y a trouvé son compte. Pour moi, le Mexique était et demeure sur bien des points l’URSS du continent américain.

Mon voisin libraire est devenu conservateur à cause des syndicats: c’est eux qui gèrent le recrutement (familial ou après une petite vente aux enchères), en grande partie la carrière et d’une certaine façon ils déterminent le niveau de productivité. Très faible. Au fond, ça pourrait me convenir quand il ne s’agit pas de pratiques individualistes et grégaires généralisées. “L’individualisme socialiste”, je crois, on en a jamais trop parlé.

J’aime bien mon libraire réac’ avec ses lunettes grises comme j’aime bien Evaristo et sa moustache grisonante. Nous étions un peu seuls sur le Zocalo à voir défiler les cortèges syndicaux. Beaucoup de discours à la tribune, “beaucoup de vents, de syndicats encore affiliés au PRI, de leaders surenrichis” me dit-il portant fièrement la flamme rouge et noir du SITUAM, le syndicat de notre université. Il faut dire, l’identité syndicale est parfois bien supérieure à l’identité d’entreprise. Il y a les électriciens du Esmé(SME), les tranviarios (Tramway-bus, metro), les telefonistas mais pas les facteurs. Non, le syndicat de la Poste brille par son absence.

Malgré la tonalité critique des discours de mon entourage, je garde à l’esprit les formidables capacités d’organisation collective de ces différentes corpos (des électriciens aux vendeurs de rue). Je ne résiste pas à l’idée que la manif’ des mexicains aux Etats-Unis doit une partie de son succès à ce 6ème sens, né du “socialisme d’Etat mexicain”.

Ces images ont été prises entre 9h et 12h30 le jeudi 1er mai 2008.