Archives Mensuelles: avril 2008

Dimanche pluvieux sur la Ciudad de México après une semaine de grosse chaleur (plus de 30°c). Mon amérique et moi avions des plans pour sortir de la ville, ce sera pour un autre week-end. Kelly, car c’est comme ça qu’elle s’appelle mon amérique, et moi décidons de voguer dans la ville. Un petit tour au Zocalo en Métro, une expo de Francisco Toledo a la Casa de Cultura de España, la manif’ de Lopez Obrador puis une brève escapade pour voir les mariachis en goguette sur la Plaza Garibaldi. Leurs instruments proprement rangés dans leurs étuis, leurs coiffes refaites à neuf, ils digèrent ensemble leurs exploits de la veille, au rythme d’amicales palabres. Quelques clodos avachis, les jambes à leur cou, laissent exhaler le parfum des coronas et tequilas trop vite avalés: ils ont perdu le “Control” (beau film, bel acteur, belle musique) et nous le ciel bleu et orange de México, aujourd’hui transformée en Manchester.

Nous prenons un autre pesero pour “La Villa”, la fameuse basilique de la reine incontestée du pays, la Vierge, celle de Guadalupe. Nous ne le savions pas mais aujourd’hui on enterre le cardinal. Du coup, à cause de la manif’ des “gauchos” sur le Zocalo, de chastes tractations se sont déroulées pour éviter le son des cloches au moment des discours anti-privatisation (12h). “Oil zana” au plus haut des cieux!

Un mot encore, la basilique est une tortue (merci les enfants!):

J’ai trouvé mon Amérique, elle a des yeux vert-marron et porte des robes légères en coton. Ses oreilles percées de boucles qui pendulent n’entendent pas le français, et à peine l’espagnol. Mon amérique se chausse de souliers sans talon, mon amérique est une île des caraïbes, Anguilla, et une ville cubaine, Miami. Comme Colomb, je croyais découvrir les Indes, et je me retrouve en face d’une lointaine immigrée irlandaise, lituanienne, et même africaine. Sans rapport aucun avec le Mexique. I like her.

A force de lire Octavio Paz, ça devait arriver, de me retrouver en position distante, en position critique. Je circule dans les sinuosités mexicaines, ni vraiment gréviste, ni vraiment fan de maïs. Mais je circule. Je circule même quand les petits chefs de la Poste m’interdisent l’accès des bureaux, mes pas continuent de battre le pavé quand mon ventre tord ses boyaux, et je poursuis ce blog alors que les circuits internes de ma caméra vidéo tremblotent.

Paz, c’est le genre de type qui vous observe sur le bas-côté défiler avec vos pancartes, pour noter vos fautes d’orthographe, envieux et acerbe, le regard franc et la posture mollassonne. L’avantage, c’est qu’il raisonne avec une sacré subtilité. Il aurait pu devenir l’un de ces cons de la génération “anti-totalitarismes” (Marek Halter, Finkielkraut, BHL, Glucksmann), et de ce marécage l’a sauvé la langue. Sa langue écrite, l’espagnole, miraculeuse de finesse, même dans ses pieux accents démocratistes, possède une sécheresse langoureuse qui émeut l’intellect. Paz, c’est le type qui a tout senti avant tout le monde: l’embourbement populiste et corrompu de la politique mexicaine, la lâcheté des sous-nations européennes, les puissances secrètes de la Chine et de l’Inde, l’empire puéril étatsunien, la chute de l’URSS tant honnie…

Ce que j’aime chez lui, c’est sa tranquille lucidité, solitaire et volontaire. Il nous donne des leçons, oui, mais des leçons parfaitement apprises, auprès des concernés. Sa carrière diplomatique lui a rendu un fier service:

Auprès de lui comme auprès de Pacheco (José Emilio), je ne peux ressentir aucun enthousiasme pour le Mexique. Mais ai-je ressenti de l’enthousiasme pour la France?

La question est donc mal posée.

Paz m’apprend le pas de côté, l’esquive.