Un vieux bonhomme à moustache noire s’assoit à côté de moi sur un banc public. Son T-Shirt orange se repose sur les plis de sa panse ronde. « Je connais bien le ciné. Je suis décorateur-menuisier pour Televisa », puis il commente : « ils sont bien jeunes sur ce tournage ». Effectivement, en pleine procession du Jeudi Saint nous assistons au premier long métrage de fiction d’un réalisateur de documentaire, Alejandro Gerber. Il n’a pas 30 ans me dit l’assistant maquillage, avec sa sacoche de facteur truffée de poudres, pinceaux, fils, aiguilles, - manquent les préservatifs lui dis-je. Sur un autre banc s’embrasse un couple d’ados, baskets et T-shirt à la mode. Le baiser est langoureux, avec de jolis croisés de bras et de mains. La caméra les épie. Devant eux se trouve Damian avec son réflecteur solaire. Damian veut être mon assistant photo sur notre docu. Il a un beau chapeau et une belle moustache. Il nous sermonne du regard moi et mon vieux comparse. La caravane sainte passe, silencieuse, et les bancs d’Iztapalapa sont bénis des artisans charpentiers et des amoureux. Du cinéma.
Archives Mensuelles: mars 2008
C’est le titre d’un recueil de textes de Pasolini mais aussi ce qui aujourd’hui commence à faire vibrer les coeurs mexicains. Le pays entre en vacance sainte. Demain jeudi ce sera la fièvre autour de la Vierge. Mais c’est la Mère Patrie qui se déchire au nom d’un patrimoine sacré, exproprié au grand frère américain il y a exactement 70 ans par le vénéré Grand-Père - et Général- Lazaro Cardenas et que le gouvernement de Felipe Calderon veut céder en petits morceaux aux appétits des nationales pétrolières. Je dis bien “nationales” pétrolières car en ce domaine, les intérêts économiques des gérants dépendent étroitement de facteurs géopolitiques nationaux. Les espagnoles de Repsol sont les premiers concernés mais aussi les français de Schlumberger.
L’argument est technique. Pemex doit acquérir d’experts étrangers les techniques de forage en fonds sous-marin de grande profondeur, afin d’élever ses réserves (un des critères de Standards and Poors pour évaluer l’économie d’un pays).
Bon, ici, on ne peut pas parler de “privatisation”car le mot est honni, transgressif. Alors mieux vaut parler d’un “trésor” que le Mexique doit acquérir avec l’aide étrangère. C’est plus joli et c’est martelé par une immense campagne publicitaire radiotélévisée d’Etat.
L’artillerie est si lourde qu’elle oblige les caciques de la gauche à s’unir.
Et c’était très touchant de les entendre, et en particulier l’aîné de la famille Andres Manuel Lopez Obrador, non seulement défendre l’idée d’un bien commun propriété du peuple mais aussi, et c’est vraiment larmoyant, annoncer les modalités de la résistance populaire:
1er temps: rendez-vous la semaine prochaine sur le Zocalo pour une assemblée citoyenne d’information. Objectif : se préparer au projet de loi.
2ème temps: encerclement de la chambre des députés. Si le projet est mis sur la table, grève législative des députés de gauche.
3ème temps: si le projet passe, blocage des autoroutes, des aéroports; encerclement des sites énergétiques du pays.
4ème temps: grève générale patriotique!
Dans son discours, AMLO a demandé à ses concitoyens de s’organiser en brigade avec l’aide des partis et organisations associés dans le “mouvement de défense du pétrole” et de mettre à leur tête des femmes. De façon pacifique car l’adversaire n’aura de cesse de disqualifier le mouvement et ses éventuels débordements. Ah, quel incroyable discours léniniste devant une foule immense filmé par un anonyme:
Chers amis, la gauche politique mexicaine est certes déchirée de l’intestin au colon, elle manque d’un projet alternatif cohérent, mais elle sait s’en remettre aux élans populaires. Pour les instrumentaliser?
Ni un paso atras!
Lundi 10 mars. Je quitte Martín, facteur dans la banlieue surpeuplée de México, habitant d’Iztapalapa et militant syndical indépendant (= réprimé). Je fais un petit détour au Comité de grève de mon université. Je ne vois ni Juana ni Yara, mes deux camarades préférées. Comme c’est toujours la même rengaine, je décide d’aller voir ma nouvelle copine Atenea. Elle est chanteuse. Voici le site de son groupe, Los Atemperados, que l’on connaît assez bien par ici:
www.myspace.com/losatemperados
Je n’avais pas mon sax, et tant mieux car je ne joue pas dans la même catégorie mais plutôt dans la même cour, de récréation, ou de tennis. Par contre, j’avais ma caméra qui me suit comme un âne fidèle et comme l’âne, elle me fait en ce moment des caprices. De l’âne, il est question dans ces images. L’instrument qu’utilise Manuel est la “Quijada de burro” (machoire d’âne). Je l’enregistre en pleine session d’enregistrement de disque. Faites place au maestro !
Un homme venu du grand Nord débarque chez moi avec dans sa tête beaucoup d’images des Indes. Lesquelles? Peut-être un plat vendu dans la rue lourdement épicé.Dans sa pérégrination, il visite ce que certains considèrent comme une des premières villes du monde: Teotihuacan.Moi, je suis bien content de retrouver mon ami Stéphane avec son beau chapeau, sous le soleil de México.Car maintenant je sais quoi offrir à ma future belle-mère.
Le FICCO est le festival de ciné contemporain du Mexique. A cette occasion, chacun peut voir ce qui se produit de mieux à travers le monde. Par exemple Jean-Claude Rousseau.
C’est Lili qui m’avait conseillé ce gars. “De son appartement” est un grand film. Une oeuvre d’art aussi simple qu’un tableau de Veermer, qu’un plan de Bresson. C’est lui qui nous le dit d’ailleurs en fin de projection, dans une salle des quartiers Sud pour une fois vide de pop-corns.
Je l’attrape à la fin de la séance non sans lui avoir fait part de mes impressions et de mes amitiés avec Lili (la scène est belle: nous conversons entre les caisses du cinéma et les guichets de pop-corn et coca, entourés par de jeunes filles qui l’aident à se diriger dans la ville). Le film me fait penser à la tentative réussie du passage à l’écran de l’écriture du Pessoa du Livre de l’intranquilité. Avec une écriture proprement cinématographique:
“Ce film n’est pas un récit. C’est une structure, une orbite dans lesquelles les images tiennent par elles-mêmes. Je ne les ai pas préconçues. Elles viennent, elles me saisissent et elles finissent par s’aligner, par tourner autour d’un centre de gravité. Ce centre de gravité pourrait être Bérénice de Racine”.
Le centre de gravité est un appartement dans lequel vit une vieille personne, un cinéaste, Jean-Claude Rousseau. L’appartement est moche, inconfortable, dans un sale état. Sur un piano poussiéreux, une pierre blanche et ronde qui deviendra un globe caillouteux parsemé d’étoiles. “Le ciel pris dans une pierre, ça pourrait être la morale de ce film sans histoire”.
