Après un concert de Bob Dylan, qu’est-ce que je peux bien faire?Boire trois bières avec mon pote Olivier et discuter des bienfaits et des méfaits du capitalisme. Tout ça dans un pub irlandais chic, où un jeune groupe de rock abuse de l’ampli.
Du concert de Bob, je dirais une chose : ce gars détient une des plus belles voix de vieillard, la douceur d’un vieux vinyl rayé. Et puis quand même, quelle classe ce déhanché de rocker devant son harmonium et ce Stetson qui dodeline au rythme chaloupé d’un chameau handicapé (je suppose car au dernier étage de l’Auditorio, le Stetson ça peut ressembler à un sombrero à 10 pesos).
Sur Bob, voir le portrait cinématographique de Todd Haynes. Et ses chansons.
Du capitalisme, et du capitalisme chinois et indien, je ne résiste pas à vous faire partager la lecture de cet article d’un savant économiste de Berkeley, Pranab Bardhan, écrit dans la revue d’intellos de gauche, la Boston Review :
J’ai marché avec les travailleurs de la UAM en grève. Je me suis enfin décidé à participer à leur mouvement entamé peu après mon arrivée. C’est Juana qui m’a convaincu. C’est elle qui parle à peu près au milieu des speechs:
En revenant à la maison, après deux heures de discussion passionnante avec elle, après une éclipse de lune sur le Zocalo, je consulte mon journal US favori, The Nation.
Depuis plus d’un mois, je me prends d’enthousiasme pour Barack. Maintenant qu’il est donné favori, les critiques fusent et s’attaquent à ses supporters: de “doux rêveurs”.
Voici un billet, en langue US, que j’aime beaucoup. Il m’encourage à aller traverser un jour la frontière.
Dimanche, 9h, mon réveil n’a pas sonné, je n’irai pas voir mourir les Mariposas, ces papillons du Canada qui migrent chaque année dans le Michoacan pour y déposer leur dernier souffle. Des millions. Il paraît que c’est magnifique.
Peine perdue, je vais au Terminal des bus, direction le sud. Brigitte m’a dit “Va à Tepoztlan”. J’y vais.
C’est ma promenade du Dimanche, comme pour nombre d’habitants du DF. Sortant du bus vers 15h, je marche avec les badauds le long de la rue principale, champs élysées de l’artisanat globalisé. Au bout, c’est la montée vers la pyramide.
1h après crachats de tabac, chemise trempée et mollets en flamme, j’accède au sommet. Cette ballade du dimanche à laquelle s’adonnent familles et amoureux est une épreuve olympique! Et jamais, ô grand Jamais, je n’ai entendu de plaintes ou d’agacements liés à l’épuisement. Benoîtement, femmes, enfants, personnes âgées et jeunes hommes frêles, tous en habits du dimanche, franchissent les 100 ou 200 m de dénivellation à 25% (la meilleure comparaison serait un escalier marseillais très étroit et pentu, comme on en trouve au Panier, bien défoncé, permettant d’accéder à un appart’ sympa au bout du 100ème étage).
Au sommet, je fais la rencontre des gars de l’INAH (Institut National d’Histoire et d’Anthropologie). Là, plutôt que de chercher à comprendre l’histoire ou l’archéologie du site, j’achète deux bouteilles d’eau (20 pesos, pas si cher à cette altitude). Je commence à déconner sur le mariage (les mexicains suivent de loin les frasques de Sarko) en altitude, sur une pyramide. L’amour, le sexe et la glace se brise (sans jeu d’images). ça finira en Traité de déconnade franco-mexicain de Tepoztlan.
Au sommet de la pyramide, je rencontre la petite Yucari, sa mère Antonia, Ingrid qui doit passer son bac et sa mère Izabel. Ingrid veut devenir prof en maternelle (maestra de kinder). Elle suit des cours d’administration publique, elle raconte ses visites en usine, une usine de conditionnement de fruits et légumes. Beaucoup de femmes y travaillent. “Moi, je veux pas, j’aime pas ce travail…” nous dit-elle. Antonia et Izabel sont fières du parcours scolaire d’Ingrid.
“Et maintenant nous allons faire une “concentration”. Je vais dire quelques mots, vous allez répéter après moi.”
Izabel m’invite à m’asseoir en cercle, à croiser mes doigts, à fermer les yeux, pour rejeter les mauvaises énergies d’abord, puis pour attirer les bonnes. Ses paroles sont simples et belles, invitant les membres du groupe à se préoccuper de ce qui les entoure, proches et inconnus, nature et animaux. Elles sont improvisées, me dit-elle.
A l’heure des voeux, j’ai souhaité à Ingrid une belle carrière universitaire (en socio, bien sûr).
Les images précédentes ont été tournées mercredi. Jeudi matin, au Café de Carlos - mon repère-, j’aide un américain à brancher sa batterie d’ordinateur portable. Il est photographe, il vient de Detroit, il adore Marseille, alors il se lie à moi. Et puis, voilà qu’il me montre les photos qu’il vient juste de prendre, de Tlatelolco! Je lui montre mes images vidéo et me voilà embarquer dans une nouvelle histoire: “rendez-vous demain ici, on ira ensemble dans le quartier avec un des habitants les plus notoires”.
Mark Powell est un photographe de très grand talent, naviguant entre le photoreportage et une certaine capacité à fictionaliser l’image. Hier, j’ai pu voir comment nos deux métiers se rapprochaient, affaire d’empathie, et comment aussi ils s’en distinguaient, affaire de durée. A suivre.
Sur le site flickr, la photo du vieux de dos a été prise lors de cette séance. Il a gardé le meilleur pour son expo de New York, un bassiste heavy-metal, administrateur d’immeuble, avec caniche et rideau en style peau de vache. Mark était aux anges.
Ce quartier est une anomalie dans la Ville et dans le même temps une de ces nombreuses expériences architecturales qu’a connu le Mexique du temps de sa splendeur pétrolière (les années 60). Il ressemble de près au style Le Corbusier, mais de très près plane l’ombre du style Aztèque (on y trouve encore des ruines, plus ou moins arrangées). Je ne sais pas vraiment ce que veut dire ce style. ça, je le demanderai au père Dante de retour de son pèlerinage familial à Guadalajara.Peu importe, je me retrouve comme Josef et Annie Albers, deux artistes-pédagogues allemands, du Bauhaus, ayant finalement atterris au Mexique pour y rencontrer ces fascinantes lignes géométriques et colorées. “Abstract art!” se sont-ils exclamés en visitant qui les textures et rayures des costumes populaires pour Annie, qui les alignements de pierre des pyramides pour Josef. En déambulant, je ressens dans la dureté du béton la puissance et l’ensevelissement d’une culture pas si lointaine. Je parle de celle des années 60. Elle semble en effet enseveli dans ce fatras architectural. Et c’est tant mieux dans la mesure où l’appréhension de l’espace architectural peut (doit?) se nourrir de chocs et de surprises.
Tlatelolco est aussi connu pour avoir été le principale théâtre des répressions étudiantes de l’année 1968. Aujourd’hui, du haut des édifices, on tourne des spots publicitaires. Vous comprenez, marier ruines antiques et grandes bâtisses, ça en jette.
Il était peut-être temps que je vois ce film. Il vient du Mexique. Depuis quelques jours que je déambule dans les musées, je vois les peintures des muralistes mexicains, véritables héros nationaux. Et quand ce n’est pas de la peinture, comme hier, je fais la rencontre d’une autre figure nationale, le cinéaste Gabriel Figueroa (Une espèce d’Autant-Lara, cinéaste à papa, mais c’est à vérifier, “a checar” comme on dit ici). Gloire aux artistes nationaux!, semble dire le ministère de la Culture. Eh bien soit, gloire à l’un d’entre eux, à Carlos Reygadas pour avoir enterrer ses aînés.
Ou plutôt pour savoir traiter de ses contemporains, ici des mennonites, et avant, dans son film précédent (Batalla en el cielo), des gros. Ici des gars de la campagne, des femmes blondes à coiffe; avant, si je me souviens bien, de la graisse et une bonne pipe. Sur l’écran, Carlos sait placer ces bouts de chair entre deux murs, entre deux champs. Et on peut même aller jusqu’à dire que sa caméra les fait naître, vivre et mourir par un pouvoir démiurgique qui tient en grande partie à l’acuité de son regard documentariste.
Saine immodestie que les plans introductifs et conclusifs de son dernier opus, brisant les tabous de la longueur et de la chronologie, y compris météorologique. Car le temps se déglingue au Michoacan, où les coeurs s’éveillent et s’embrasent, se meurent et se liquéfient. Pas besoin de références cinématographiques ou bibliques, Johan est l’époux d’Esther qu’il aime et désire Mariane qu’il aime aussi. Je dirais simplement qu’entre Mariane et Esther, j’ai ressenti les pulsions les plus improbables de l’âme humaine: l’amour jaloux qui cherche à se dépasser, qui cherche à se faire amitié.
Que les images soient belles et bien cadrées, tant mieux pour nos yeux, que la région du Michoacan se prête aux plans panoramiques, tant mieux pour les rails qui font glisser les caméras, mais vous l’avez compris, ce film va au-delà d’une performance esthétique. Carlos Reygadas nous invite à une éthique du regard, une éthique du regard inséparable de nos désirs, et de ceux des autres. Pour autant que cela soit compatible.
J’ai longtemps pensé que la terre des paysages immenses était la terre “gringa”, celle des amerloques. J’avais tort. Ou pas complètement. Le sentiment d’immensité de Ciudad de México, que personne ne peut éviter, ne se nourrit pas d’espaces vides ou bien taillés. Il ne se nourrit pas de panorama, d’une bonne vieille colline où se juche la vierge Marie, même si cette colline ou ce volcan peut exister. L’immensité de Ciudad de México, c’est dans les pieds et dans les poumons. Je me souviens de mes premiers jours à Paris, dans Paris. C’était grand, je marchais de Boulevard en Boulevard. Pour voir. Mais ici, on ne peut pas voir, on ne peut pas flâner. La Ville (la Ciudad) ne l’autorise pas. Elle nous rappelle qu’on n’est pas là pour glander, à moins justement de ne pas marcher, de s’arrêter. Le banc serait son point limite. Dans la ville, on travaille, on commerce, on trafique, on étudie, on drague, on se bouscule.
Et puis surtout il y a ces foutus trottoirs, défoncés par les racines des arbres, les roues des bus, véritables pièges à pied, qui m’obligent à me regarder marcher. ça tombe bien car les tentes des vendeurs ambulants sont bien basses pour le déambulant que je suis. Vendeurs ambulants, c’est un traître mot car ils ne bougent pas de leur coin de rue, accueillant celles et ceux qui gravitent dans la ville, passagèrement. Ils donnent une respiration à la Ciudad, une respiration de coriandre parfumé au poulet frit, un bref instant de pause dans ma marche interminable. J’ai déjà mes “ambulants” préférés, ceux de l’hôpital “général” sont les plus beaux, très proches des tentes des camarades de la fête de l’Huma, où l’on s’assoit autour d’une longue table bâchée, essouflé par l’attente aux innombrables guichets du principal centre de soin des habitants du DF.
Une fois avalé le café express, une fois lu les colonnes des principaux journaux épinglés sur plusieurs cordes à linge, je pénètre l’antre du métro.
Dans l’antre du métro règne une chaleur de forge, celle des wagons Alsthom, ceux-là même qui circulent encore dans certaines lignes parisiennes. Le wagon de tête, cube orange très légèrement vitré, m’impressionne toujours. Il défile dans la station à vive allure, brassant bienheureusement l’air des profondeurs. La sensation d’immensité de Ciudad de México se nourrit maintenant de ses entrailles de béton où je me fond dans le flot au rythme des escalators double, voire trible. Le temps entre chaque station est celui qui existe entre Gare de Lyon et Châtelet, sur la ligne automatisée M14. ça donne une idée des distances entre chaque station. Les escalators donnent également une idée des pelleteuses excavatrices qu’il fallut utiliser pour creuser ces cathédrales souterraines.
Immense. Et pourtant elle ne s’en prévaut jamais. Il n’existe pas de T-Shirt “The biggest city in the world”. Pourquoi? Peut-être à cause de la petite taille des maisons et des immeubles. Ciudad de México n’est pas une ville moderne. Celle des grattes-ciels, des tours ou des barres. Le Mexicain de la Ville aime avoir sa maison, voire un grand appart dans un petit immeuble. L’espace offert par la vallée de México le permet, quitte à faire deux heures de transport en moyenne par jour. Une urbanité de villageois obligés de traîner de carrioles de fer en carrioles de fer (les “peseros”, 2,5$ en moy par trajet).
Au bout de ces parcours, une saine fatigue de marcheur empollué, et une petite chambre ensoleillée, et un lit recouvert de vieilles couvertures de laine indienne.
Puisqu’il y a encore peu de temps j’ai fait un petit commentaire d’une grande ethnographe-chauffeur de bus, je le reproduis ici. Pour le reste, les images parlent d’elles-mêmes.Je signale aux passagers de ce blog que les images proviennent d’un Samsung U-700 (voir 2ème billet), et les vidéo d’un Sony-PC9, sauf la 1ère vidéo, celle de mon groupe préféré du moment (Beirut). Vous pouvez ainsi remarquer que je n’ai pu échapper à YouTube. Vaut mieux savoir par qui on se fait entuber, n’est-ce pas?(Besos a Ana ainsi qu’à Matthieu et Itzel)
Cette évolution serait-elle le moyen d’une redéfinition de la condition populaire et de ses aspirations ? le procès de travail ancien ne fonctionnait-il pas avec une intelligence populaire proche de celle des mafieux de Scorcese :une espèce de contre-culture avec des règles précises et tacites, des hiérarchies, mais une grande autonomie dans le fonctionnement, un mode de vie où se mêlent religion et transgression (dont Scorcese sait montrer le lien qui les unit profondément), où l’argent doit être rapidement gagné et rapidement dépensé?
Ana pénètre dans un univers qui vient de vivre une transition assez forte. La question du vol était et demeure centrale. Comme elle le souligne, le vol était chose courante et profitable à tous, en somme un moyen assez singulier de régulation de l’activité (pour tous les acteurs, du passager aux propriétaires). Pour passer à l’autre système, Ana évoque la notion de conversion. La connotation religieuse est directement visible chez certains chauffeurs. Une conversion morale, une conversion comportementale pour certains chauffeurs ; une conversion obligatoire pour les propriétaires (cf. le jeu des acteurs institutionnels).
Alors pourquoi peu de conflits ?
Départ des anciens, lassitude…Conversion. Recrutement et formation d’un nouveau profil ?
Oui, tout cela joue mais il me semble que comme chez les mafiosos, ce sont les chefs qui décident des nouvelles règles du jeu. Les chauffeurs n’ont aucune latitude, aucun espace de négociation. Comme les petits dealers, c’est une m-o assez captive mais sous des modes très différents. Comme eux ils gèrent une clientèle, dans un périmètre défini (que leur accordent les chefs) ; comme eux, ils prennent des risques, sont soumis à la sanction du chef ou de la police ou des clients. A leur différence, et c’est très important pour des membres des classes populaires, ils acquièrent une honorabilité (un statut social) auprès de leur clientèle.
Dès lors, on s’interroge sur les raisons de rester (je pense que cela tient en partie au travail, ceux qui adorent les machines et la vitesse « purro fierro », ceux qui adorent leurs passagers…). Je crois que c’est un métier qui nécessite des compétences que tout le monde ne peut pas avoir (d’où l’intérêt de l’étude ethnographique), les chauffeurs le savent bien.
Comment rencontrer une ville, peut-être par l’écriture.
Bien sûr, ma rencontre ne se présente pas comme une page blanche. Elle a des odeurs de friture, des tâches de graisse, une légère noirceur de gaz d’échappement; elle sonne du cri des bus qui freinent, des ambulances qui hurlent, du claquement des portières du métro.
Avec 23° de température extérieure, ma première rencontre fut un malentendu, un choc physique à l’aéroport avec mon pull orange chaudement tricoté par ma maman. Puis ce fut le choc attendu de l’altitude, accentué par la montée des 6 étages de l’immeuble de mon pote Olivier, par les milliers de cigarettes jusqu’à ce jour consommées.
Alors, dans tout ça, que vient faire Simone? Dans l’avion, dans mes souvenirs, dans mes espoirs, c’est elle que j’avais dans la tête, repensant à son carnet de voyage aux Etats-Unis d’Amérique. Je repense à son écriture si belle, si distante et personnelle à la fois. Je me dis que ça serait bien de faire la rencontre du Mexique par sa voix si touchante.
Et puis, il faut dire, la Ciudad de México t’attrape. Alors bien sûr, je l’ai cherchée cette ville, cette Marseille sans mer, de goudron et d’air lourd. Je l’aime déjà car je la déteste déjà. Et je ne dirais pas d’elle, de toi que tu es immense, non, tu n’es pas une mégalopolis. Tu es une Ciudad, une ville, une cité où chaque homme, chaque femme s’approprie son coin de rue. Et je ferais pareil même s’il m’en coûte, même si mes pieds s’asphyxient. J’y trouverai une sensibilité ignorée, peut-être celle du vendeur de Tamales qui ne crient plus mais enregistre son discours, du vieux libraire fatigué de refourguer les mêmes livres, ou celle de la fonctionnaire aux joues rougies par les déplacements incessants du bureau au photocopieur.
Merci donc pour ta gentillesse, Pilar, pour tes belles lèvres peintes de rouge.
Merci pour tes paroles Julio, campesino de Veracruz, pour tes yeux injectés de sang, de n’avoir dormi que quelques heures sous une tente dans l’espoir de voir tes terres s’agrandir.